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Sur un plateau - JEAN-PIERRE MARTINEZ - ACTE 1.
Le plateau d’une chaîne de télé dont le nom figure sur un panneau contre le mur du fond : Canal Plus Direct. Le plateau est pour l’heure vide, à l’exception d’une table basse sur laquelle sont posés trois micros. Un technicien arrive en bleu de travail. Il porte un fauteuil. Il inspecte les lieux pour vérifier qu’il est au bon endroit.
Gégé – Momo !
Momo (off) – Ouais ?
Gégé – Une Volonté, Un Destin, c’est bien le plateau numéro 2 ?
Momo (off) – Ouais.
Gégé – Ben faudrait s’affoler le minou là, on est à l’antenne dans un quart d’heure.
Gégé pose le fauteuil d’un côté de la scène. Momo, également en bleu de travail, arrive avec un autre fauteuil. Selon les besoins de la distribution, Gégé et Momo pourront indifféremment être des hommes ou des femmes (au look un peu masculin).
Momo – Eh, je ne suis pas Dieu, moi, je ne peux pas être partout. (Il pose le fauteuil en face de l’autre.) Et puis il n’y a pas le feu au lac. L’invité de l’émission est encore au maquillage…
Gégé – Elle est où, la caméra ?
Momo (désignant la régie) – Là-bas.
Gégé (interpellant la régie) – Ça va les fauteuils ? Plus au centre ?
Momo et Gégé rapprochent un peu les fauteuils.
Gégé – C’est qui l’invité, aujourd’hui ?
Momo – Un politicien.
Gégé – Qui ça ?
Momo – Je ne sais plus…
Gégé – À droite ou à gauche ?
Momo – Au centre, il me semble. Mais bon, maintenant, la droite, la gauche…
Gégé – Je te parle des fauteuils, abruti. Il va s’asseoir à gauche ou à droite, ton centriste ?
Momo – C’est ça le problème avec les centristes. On ne sait jamais d’avance de quel côté ils vont siéger…
Gégé – Tu crois vraiment qu’on a le temps de rigoler ?
Momo – D’habitude, l’invité du jour s’assoit là. Et les autres trous du cul s’asseyent en face de lui à tour de rôle.
Gégé – Et l’animateur ?
Momo – T’as raison, il manque un fauteuil.
Gégé – Ben ouais, il me semble… (Momo sort.) Il est con, lui.
Momo revient avec un fauteuil qu’il pose au centre entre les deux autres.
Momo – Et voilà.
Gégé – Tiens, assieds-toi là.
Momo s’assied à la place de l’invité et Gégé sur le siège de l’animateur.
Momo – OK. Je fais l’invité, alors.
Gégé (à la régie) – Tu nous entends, là ? OK. On fait un essai de micro. (À Momo) Alors, Monsieur Ducon de la Tronche en Biais, vous nous aviez promis pendant votre campagne électorale que les impôts allaient baisser et que les salaires allaient augmenter. Or c’est exactement le contraire qui s’est passé. Comment osez-vous encore montrer votre tête de nœud à la télévision ?
Momo – Cher ami, il ne faut pas voir les choses d’une façon aussi simpliste et caricaturale. En réalité, au-delà des apparences parfois trompeuses, la situation de la France est loin d’être aussi catastrophique que l’opposition voudrait nous le faire accroire…
Gégé – Bon ben on dirait que ça marche.
Momo – Ouais…
Gégé – Le spectacle va pouvoir commencer...
Momo – Quand les clowns seront sortis du maquillage…
Gégé – Et l’animateur, c’est qui, pour Une Volonté, Un Destin ?
Momo – Ben c’est l’autre crétin, là. Celui qui vient d’arriver.
Gégé – Celui qui s’est fait virer de France 2 ? Je pensais qu’il en profiterait pour prendre sa retraite anticipée du côté de Saint-Rémy-de-Provence…
Momo – Ouais, ben nous, on est pas prêts d’y être à la retraite.
Gégé – Tiens, le voilà justement, le présentateur vedette…
Bruno, l’animateur, arrive, genre vieux (ou jeune) beau.
Bruno – Alors Messieurs, ça va comme vous voulez, j’espère. Parce qu’on n’est pas en avance, là…
Gégé – La faute à qui ? On a dû faire la balance nous-mêmes. Il a fini de se faire belle, votre centriste ?
Bruno – Je ne suis que présentateur… Et il y a des clients qui demandent plus de maquillage que d’autres pour être présentables… Les caméras sont en place ?
Momo – Ouais, ouais, ça baigne.
Bruno – Qu’est-ce qu’on ferait sans les caméramans ?
Gégé – De la radio, probablement.
Bruno – Ah, ah, ah ! Excellente… Ça me rappelle ma jeunesse, quand je faisais mes débuts sur une radio périphérique. Je vous ai déjà raconté la première fois où j’ai rencontré Michel Drucker ?
Gégé – Bon excusez-nous, mais on a du boulot, nous.
Gégé et Momo sortent.
Bruno – Du boulot… Quel bande de branleurs. Un qui bosse et deux qui regardent. (En direction des coulisses) Delphine ? Qu’est-ce qu’elle fout encore, cette dinde ?
Delphine arrive, vêtue d’une façon plutôt provocante.
Bruno – Ah Delphine ! Ça roule ma poule ? Justement, j’allais vous biper…
Delphine (aguicheuse) – Je suis là, Docteur. Prête à satisfaire tous vos désirs…
Bruno – Et l’invité, il est prêt ?
Delphine – Oui, oui, il arrive…
Bruno – Les politiciens, je te jure. Question maquillage, c’est pire que les gonzesses.
Delphine – Surtout que là, il y a du boulot...
Bruno – Il m’a même fait jurer de le faire asseoir à droite parce que c’était son meilleur profil. Vous voyez le tableau…
Delphine – Moi, en tout cas, je ne peux pas l’encadrer…
Bruno – Ce n’est pas un cadeau, je sais, mais bon... Ce sera peut-être notre prochain président ! Figurez-vous qu’on était à Sciences Po ensemble. Il avait déjà les dents qui rayaient le plancher.
Delphine – Il est d’une prétention ! Et d’un machisme !
Bruno – Ah, ça ce n’est pas bien… Il ne vous a pas manqué de respect, au moins ?
Delphine – Il a demandé à la stagiaire de lui apporter une tisane au miel pour s’éclaircir la voix avant l’émission. Et vous savez quoi ? Il l’a renvoyée parce qu’elle n’était pas assez chaude !
Bruno – Pas assez chaude ? Qui ? La tisane ou la stagiaire ? (Il rit bruyamment.) Il faut dire que je l’ai croisée ce matin, Samantha, elle est plutôt… (Devant le regard réprobateur de son assistante) Bon… Il nous reste une minute. On voit les derniers détails ensemble ?
Delphine – J’allais vous le proposer…
Bruno – Et les prolos qu’il a convoqués pour faire son apologie, ils sont tous là ?
Delphine (sortant une liste) – Oui, enfin... Justement, je voulais vous en parler...
Bruno – Oui ben on n’a plus le temps là, ma chérie. Faites voir… (Bruno lui prend la liste des mains.) J’imagine que dans le tas, il y a la maîtresse d’école qui lui a procuré ses premiers émois amoureux, son copain d’internat qui lui a appris comment s’astiquer le manche et l’amie de sa mère qui l’a dépucelé… Je déconne…
Charles, l’homme politique, arrive, une tasse à la main.
Bruno – Charles ! Comment vas-tu ?
Charles – Mais très bien Bruno, et toi ?
Bruno – Désolé, je n’ai pas pu venir te saluer au maquillage, mais on est un peu à la bourre… On t’a proposé un café ?
Charles – Jamais de café, ça noircit les dents… J’ai aussi arrêté de fumer et je fais un petit régime.
Bruno – Ah oui, ça se voit.
Charles – Mon conseil en communication me dit que quand on a des ambitions politiques, il vaut mieux avoir les dents blanches et ne pas avoir l’air trop bien nourri.
Bruno – C’est clair.
Charles – Euh… Non… C’est Pierre.
Bruno – Pierre ? C’est qui Pierre ?
Charles – Mon conseil en communication.
Bruno – Ah, oui… C’est clair.
Charles – C’est curieux de se retrouver ici, non ? Ça fait des années…
Bruno – C’est ce que j’étais en train de dire à Delphine, justement. On était encore étudiants à Sciences Po.
Charles – Moi, c’était l’ESSEC.
Bruno – C’est ça. On était encore jeunes et beaux. C’était le bon temps !
Charles – Eh oui…
Bruno – En tout cas, elles ne t’ont pas loupé, hein ? Tu es maquillé comme une voiture volée !
Charles – Je compte sur toi pour éviter ce genre de blagues quand on sera à l’antenne. Déjà que les politiques sont un peu mal aimés…
Bruno – Tu sais ce qu’on dit : mieux vaut être mal aimé que mal bai… (Il croise le regard de Delphine.) Au fait, tu connais Delphine ? C’est mon assistante…
Charles – Oui, oui, on s’est croisés, mais… Je ne savais pas que c’était ton assistante...
Bruno – Pour moi, c’est beaucoup plus qu’une assistante, crois-moi… Mais ne t’avise pas de me la piquer, hein ?
Charles – Tu n’as pas changé, toi…
Bruno – Bien sûr à l’antenne on se vouvoie.
Charles – Sinon on va encore parler des relations incestueuses entre le politique et le médiatique.
Bruno – Si tous les hommes politiques n’épousaient pas des femmes journalistes aussi !
Delphine – Le jour où ce sera le contraire, on aura fait un grand pas vers l’égalité des sexes…
Bruno – Bon assez rigolé, il va falloir y aller mon vieux. On passe à l’antenne dans cinq minutes.
Charles – Tout est prêt alors ?
Bruno – Oui, oui, ne t’inquiète pas… Delphine m’a donné la liste de tes invités-surprise, soigneusement préparée par ton dircom.
Delphine – Justement, je voulais vous en parler…
Bruno (lui prenant la liste des mains) – Voyons voir… Alors, qui on a en premier… Madame Carpentier…
Charles – Madame Carpentier ? C’est qui ça ? Je n’ai jamais donné ce nom là sur ma liste d’invités-surprise !
Delphine – C’est-à-dire que… Avec cette épidémie de gastro, en ce moment, on a eu pas mal de désistements et… Il a fallu remplacer quelques-uns de vos invités...
Charles – Comment ça remplacer ? Vous en avez parlé avec Pierre ?
Bruno – C’est qui Pierre ?
Charles – Pierre ! Mon conseil en communication, bordel !
Delphine – C’est-à-dire que… On a dû faire ça au dernier moment…
Bruno – Ne t’inquiète pas Charles, tout est sous contrôle… On a l’habitude, tu sais… On gère… Et puis comme ça, ce sera vraiment des invités-surprise !
Charles – Je déteste les surprises… Si je suis arrivé là où j’en suis aujourd’hui, figure-toi, c’est parce que je n’ai jamais rien laissé au hasard…
Bruno – Cool… Détends-toi… Tu veux que j’appelle la stagiaire pour te faire un petit massage avant l’émission ? Elle est très douée, tu sais…
Charles – Parlons-en de la stagiaire. Cette tisane qu’elle m’a donnée, ça me donne envie d’aller aux toilettes… J’ai encore le temps, non ?
Bruno – Oui, oui, vas-y… C’est par là… Mais dépêche-toi quand même… (Charles sort). Mais qu’est-ce que vous avez foutu, bordel ? Vous auriez pu m’en parler !
Delphine – J’ai essayé, mais…
Bruno – Bon, de toute façon, on n’a plus le temps…
Delphine (désignant le public) – Il faudrait peut-être que vous leur disiez un petit mot avant de commencer…
Bruno – Ah oui c’est vrai, je les avais oubliés ceux-là... (Au public) Mesdames et messieurs, bonjour et bienvenue dans les studios de Canal Direct Plus. Comme vous le savez, vous allez assister à la diffusion en direct de notre émission Une Volonté, Un Destin. Donc, vous pouvez applaudir de temps en temps si vous voulez, et c’est même recommandé. (Delphine montre une pancarte « applaudissements ».) Mais sinon vous la fermez, OK ?
Delphine – Alors si vous voulez vous moucher, ou tousser, ou vous étrangler avec votre pop-corn, c’est maintenant.
Bruno – Pas de bébés asthmatiques dans la salle ? De personnes âgées qui respirent avec un appareil trop bruyant ? De belles-mères trop bavardes ? C’est le moment d’aller les déposer à l’accueil. On vous les rendra à la sortie.
Delphine – Pour les téléphones portables, c’est pareil.
Bruno – N’oubliez pas de mettre une petite étiquette dessus pour éviter les erreurs quand on vous les rendra.
Delphine – Bruno parlait des portables, bien sûr.
Bruno – Vraiment, pas de regrets ?
Delphine – Alors c’est parti !
Charles revient.
Bruno – Ah, Charles, ça y est ? On a fini son petit pissou ? Bon alors on va pouvoir lancer l’émission…
Charles semble découvrir la présence du public.
Charles (à voix basse) – C’est qui tous ces gens ?
Bruno – Ben c’est le public.
Charles – Le public ? Pour quoi faire le public ?
Delphine – L’émission est en public.
Charles – Je ne savais pas que c’était en public…
Bruno – Ce sont tes électeurs, Charles ! C’est important qu’ils soient là…
Charles – Mes électeurs ? Vous avez bien vérifié avec mon conseil en communication qu’ils avaient tous voté pour moi ?
Bruno – Je voulais dire des électeurs en général. Si tu veux être le prochain président, mon vieux, ce sont ces gens-là que tu dois convaincre ! Le peuple de France ! C’est à eux que tu dois t’adresser ! Et Canal Direct Plus est là pour t’y aider !
Gégé (revenant) – Bon, je ne voudrais pas vous bousculer, mais on passe à l’antenne dans trente secondes là, alors si vous pouviez vous asseoir à vos places et arrêter de jacasser…
Bruno – OK… Si la technique est prête, alors on y va…
Ils prennent place dans les fauteuils. Delphine, en retrait du champ des caméras, fait le compte à rebours avec les doigts : cinq, quatre, trois, deux, un, zéro. Générique de l’émission. Puis elle donne le signe du départ en pointant du doigt le présentateur pour lui dire que c’est à lui.
Bruno – Cher public fidèle, et toujours plus nombreux, bonjour ! Très heureux de vous accueillir à nouveau sur le plateau de Une Volonté, Un Destin. Notre invité du jour, vous le connaissez, c’est l’un de vos élus, et un homme politique qui monte : Charles Dalencourt. Monsieur Dalencourt bonjour !
Charles – Bonjour Bruno, et bonjour à tous. Merci de m’avoir invité sur ce plateau…
Bruno – Monsieur Dalencourt, vous êtes actuellement Député des Français de l’Étranger, une circonscription injustement méconnue, mais il est vrai plus difficile à situer sur une carte que la Corrèze ou le Calvados…
Charles – Il est pourtant essentiel que ceux de nos compatriotes qui participent au rayonnement de la France dans le monde soient dignement représentés au Parlement.
Bruno – Et cher public, il est nécessaire de préciser que Monsieur Dalencourt, en parlant de nos compatriotes de l’étranger, ne fait pas seulement référence aux exilés fiscaux, mais aussi à tous ces ingénieurs français anonymes qui exportent de par le monde ce que l’industrie française a de meilleur à proposer en matière d’avions militaires ou de centrales nucléaires…
Charles – Je considère en effet tous ces anonymes comme les soldats inconnus de la mondialisation.
Bruno – Belle formule, Charles, et qui me fournit une transition facile. Ce n’est un secret pour personne que l’on parle de vous pour le Ministère des Armées ou le Ministère de l’Intérieur, et vous ne cachez pas vos ambitions pour la prochaine présidentielle.
Charles – Chaque chose en son temps, Bruno. Et je n’ai pour l’instant qu’un seul but : servir la France du mieux possible à la place qui est la mienne aujourd’hui.
Bruno – Cette modestie vous honore, Monsieur Dalencourt. En tout cas, cette émission permettra sans doute au grand public de vous connaître un peu mieux. En effet, si les Français de l’Étranger qui vous ont élu ont une image assez précise de votre parcours politique, les autres découvrent peut-être aujourd’hui votre visage.
Charles – J’espère qu’ils ne seront pas déçus…
Bruno – À vous de leur montrer votre meilleur profil, Charles ! Quoi qu’il en soit, si les Français connaissent le personnage politique, ils ignorent tout de l’homme. Qui est assez discret, il faut bien le dire…
Charles – En effet, je n’aime pas beaucoup parler de moi. Mais je crois que c’est une nécessité de nos jours de savoir se mettre un peu en avant. Et mes concitoyens, qui m’ont placé aux responsabilités que j’occupe aujourd’hui, ont le droit de savoir qui je suis…
Bruno – Sans plus tarder, Monsieur Dalencourt, nous recevons la première de nos invités-surprise. Invitée qui, n’en doutons pas, nous permettra d’éclairer votre personnalité sous un jour un peu plus personnel… puisqu’il s’agit de votre ancienne maîtresse !
Le visage de Charles se décompose.
Charles – Ma maîtresse…
Entre une dame d’âge mûr, éventuellement avec un accent du terroir. Depuis le côté de la scène, Delphine montre au public la pancarte sur laquelle est inscrit « applaudissements ». Bruno jette un regard à sa fiche.
Bruno – Bonjour Claudine, et bienvenue dans notre émission Une Volonté, Un Destin ! (Charles semble surpris, mais prend sur lui.) Charles, j’imagine que vous reconnaissez Claudine… même si quelques années ont passé depuis la dernière fois où vous vous êtes vus…
Charles – Oui, oui, bien sûr… Enfin, non… C’est-à-dire que… Claudine ?
Bruno – Depuis toutes ces années, elle a un peu changé, elle aussi. Elle est maintenant à la retraite. Mais oui, Charles, c’est bien votre maîtresse d’école ! Claudine ! Que vous avez connue à l’époque où vous usiez vos fonds de culotte sur les bancs de l’école primaire Notre-Dame-de-la-Bonne-Espérance à Fontenay-aux-Roses…
Charles – Ah oui, bien sûr… Madame Carpentier, évidemment… C’est pour ça que le nom de Claudine…
Bruno – Tout d’abord, Claudine, est-ce que Charles était un élève brillant ?
Claudine – Brillant ? Mon Dieu… Non, je dirais plutôt… Moyen. Voilà, c’était un élève juste dans la moyenne. Un peu en dessous, peut-être.
Bruno – Eh bien dites-moi, Claudine, on dirait qu’il s’est bien rattrapé. Comme quoi, dans notre beau pays, tous les cancres à l’école conservent une bonne chance de devenir un jour Président de la République…
Claudine – Oui…
Bruno – Alors Claudine, décrivez-nous un peu comment était Charles quand il était enfant. Quel adjectif vous vient d’abord à l’esprit pour qualifier le jeune garçon qu’il était à l’époque ?
Claudine – Un adjectif ?
Bruno – Oui… Ou plusieurs, si vous préférez.
Claudine – Ce n’est pas facile…
Bruno – Essayez quand même… Sans trop réfléchir…
Claudine réfléchit.
Claudine – Sournois.
Bruno – Pardon ?
Claudine – Oui… Je ne dirais pas qu’il était méchant, ça non. Mais sournois, vous voyez ?
Bruno – Oui, enfin…
Claudine – Faux-cul, si vous préférez.
Bruno essaie de le prendre avec humour pour dédramatiser.
Bruno – Je ne sais pas ce que Charles préférera, en effet…
Charles – C’est vrai que je n’étais pas un enfant très sage, je le reconnais volontiers… Comme tous les garçons de mon âge, j’imagine…
Claudine – Disons que… Quand il faisait une bêtise, il se débrouillait toujours pour que quelqu’un d’autre porte le chapeau à sa place, vous voyez ?
Bruno – Je vois, Claudine… Eh bien merci pour ce premier témoignage qui n’en doutons pas…
Claudine – Une fois, je me souviens, il avait cassé le bras d’un nain en jouant au ballon pendant la récréation…
Bruno – Un nain ? Monsieur Dalencourt étudiait dans une école pour nains ?
Claudine – Non, mais pas un vrai nain. Un nain en porcelaine. Un nain de jardin, si vous préférez. Il était juste au milieu du parterre de fleurs, dans la cour de récréation.
Bruno – Ah, oui… Je me disais aussi… Une école pour nains. Vous n’avez rien de Blanche-Neige, n’est-ce pas Claudine ?
Claudine – Bref, Monsieur Charles avait cassé le nain. C’était Joyeux, mon préféré. Je me demande si ce petit salaud ne l’avait pas fait exprès. Eh bien il s’est arrangé pour faire accuser un de ses camarades à sa place…
Bruno – Allons, Claudine, nous n’allons pas accabler davantage ce pauvre Charles… Il est humain de ne pas vouloir payer les pots cassés… Et après tout, il y a prescription, n’est-ce pas ? D’ailleurs, je suis sûr que Charles a sincèrement regretté plus tard ce fâcheux incident… Et cela nous montre surtout que c’est un homme comme tout le monde, parfaitement normal, avec ses défauts et surtout ses qualités.
Claudine – En tout cas, il n’a pas changé…
Bruno – Eh bien merci Claudine pour ce témoignage…
Claudine – Je me souviens d’une autre histoire…
Bruno – Une autre fois Claudine… Nous avons encore beaucoup d’autres invités, et…
Claudine s’en va, emmenée presque de force par Delphine, sous le regard courroucé de Charles, qui tente cependant de faire bonne figure. Depuis le côté de la scène, Delphine montre au public la pancarte « applaudissements ».
Bruno – Eh bien Charles, ce sont les joies du direct ! Au moins on ne pourra pas nous accuser d’avoir trié les invités sur le volet !
Charles – Tout à fait, Bruno…
Bruno – Alors, un peu d’émotion en revoyant votre chère maîtresse, tant d’années après ?
Charles – Bien sûr, c’est très émouvant pour moi de revoir Claudette…
Bruno – Claudine…
Charles – Je crains malheureusement que cette pauvre femme n’ait plus toute sa tête.
Bruno – Eh bien sans plus tarder, Charles, nous recevons notre deuxième invité.
Depuis le côté de la scène, Delphine montre au public la pancarte « applaudissements ». Entre une femme plutôt jeune, avec un accent étranger. Le rôle de Philippine peut aussi être joué par un homme à la sexualité ambiguë.
Charles – Philippine ?
Bruno – Ah, celle-ci au moins, vous la reconnaissez…
Charles – Oui, enfin…
Bruno – Alors, Philippine ? Vous étiez la colocataire de Charles lorsqu’il était étudiant, je crois.
Philippine – Philippine, en fait, c’est un surnom… Parce que je viens des Philippines… Et que Monsieur Charles n’arrivait pas à prononcer mon vrai nom…
Bruno – Dans ce cas, quel est votre véritable prénom ?
Philippine – Zasstermadmarmo. C’est un prénom d’origine tibétaine qui désigne la Déesse de la Richesse.
Bruno – Zasster… Eh bien je crois que nous continuerons à vous appeler Philippine, n’est-ce pas ? Alors Philippine, quel genre de colocataire Charles était-il ?
Philippine – Très soigneux.
Bruno – Le goût de l’ordre, c’est plutôt un bon point pour un futur Ministre de l’Intérieur…
Philippine – Je dirais même qu’il était un peu… maniaque.
Bruno – Maniaque ?
Philippine – Il fallait que ses pantalons soient toujours impeccablement repassés. Avec le pli juste au milieu. Pour que ça tombe exactement sur le pompon de ses mocassins.
Bruno – Parce que c’était vous qui lui repassiez ses pantalons ? Eh bien dites-moi, Philippine, j’aurais rêvé d’avoir une colocataire comme vous lorsque j’étais étudiant…
Philippine – J’étais plutôt sa femme à tout faire, en réalité…
Bruno – À tout faire ? Dans ce cas, Philippine, vous n’êtes pas seulement la colocataire parfaite, vous êtes la femme idéale !
Philippine – Comme j’étais sans papier, je ne pouvais même pas louer une chambre de bonne à mon nom… Alors Monsieur Charles m’a recueillie chez lui…
Bruno – Ce qui prouve sa générosité…
Philippine – En échange, j’effectuais quelques tâches ménagères…
Bruno – Je vois… De petits arrangements entre amis, somme toute…
Christelle – Monsieur Charles avait aussi recours à mes services lorsqu’il se sentait un peu seul, vous voyez ce que je veux dire…
Bruno – Bien sûr, vous lui faisiez la lecture le soir au coin du feu… Ou bien un petit massage de temps en temps pour le déstresser avant de passer un examen important…
Philippine – Oui, enfin…
Bruno (la coupant) – Alors justement, quel genre d’étudiant était-il ? J’imagine que Charles était tout aussi consciencieux en ce qui concerne ses études que maniaque sur ses plis de pantalons, non ?
Philippine – Je ne devrais pas le dire, mais c’est moi qui lui ai tapé son mémoire de maîtrise…
Bruno – Encore un petit service en matière de secrétariat, donc. C’est qu’à l’époque, on l’a trop vite oublié, les traitements de texte n’existaient pas encore. Donc, il vous donnait ses brouillons, et vous les tapiez à la machine…
Philippe – Oui, c’est moi qui ai tapé son mémoire à la machine. Mais en fait… Il ne m’a jamais vraiment donné de brouillon. En fait, c’est moi qui ai entièrement rédigé son mémoire à sa place.
Bruno – Vraiment ? On peut dire que par là, il vous a donné une grande marque de confiance, n’est-ce pas ?
Philippine – En échange, il m’a fait obtenir un titre de séjour provisoire par son père, qui était préfet.
Bruno – Eh bien Mesdames et Messieurs, voilà qui nous montre que Charles peut aussi être un homme de cœur. Merci Philippine pour cet émouvant témoignage.
Philippine – D’ailleurs, Monsieur Charles, si vous pouviez encore faire quelque chose pour moi. Mon visa arrive à expiration à la fin du mois, et… Je ferai tout ce que vous voulez, je vous jure…
Bruno – Mon assistante va prendre vos coordonnées, et je suis sûr que Monsieur Dalencourt, quand il sera Ministre de l’Intérieur, étudiera votre dossier avec bienveillance… N’est-ce pas, Charles ?
Charles – Bien sûr…
Bruno – Quelqu’un peut raccompagner Mademoiselle Philippine à la frontière… Je veux dire dans les coulisses…
Gégé et Momo arrivent et entraînent de force Philippine vers les coulisses. Depuis le côté de la scène, Delphine montre au public la pancarte « applaudissements ».
Philippine – Mais lâchez-moi, bande de brutes…
Ils sortent.
Bruno – Eh bien Charles ? Un dernier commentaire avant que nous passions à l’invité suivant…
Charles – J’ai d’abord cru reconnaître cette personne, Bruno, mais je suis à peu près sûr maintenant qu’il s’agit d’une usurpatrice…
Bruno – C’est aussi mon avis, Charles. Et je suis vraiment désolé pour cet incident. Mais que voulez-vous ? Ce sont les aléas de la télévision ! Sûrement une intermittente du spectacle qui avait un message à nous faire passer…
On entend des bruits de luttes et d’altercations en coulisses. Moment de flottement.
Bruno – Une émission pleine de surprises, donc ! Que va nous apprendre encore sur vous notre troisième invité… ? (Regardant sa liste) Qui n’est autre, si je ne m’abuse, que la baronne Cassandra Von Kronenbourg, votre belle-mère…
Depuis le côté de la scène, Delphine montre au public la pancarte « applaudissements ».
Bruno – Ah, on me dit dans l’oreillette que cela ne va pas être possible…
Une femme tente de pénétrer sur le plateau, mais elle est aussitôt embarquée par Gégé et Momo (si seul le premier acte est joué comme une comédie courte, ces bruits de lutte et le personnage de la baronne pourront rester off afin de ne pas ajouter une figuration inutile).
Cassandra – Mais enfin, laissez-moi passer ! J’ai des choses à dire…
Bruno – Hélas, nous sommes pris par le temps. Nous devons rendre l’antenne et nous ne pourrons pas recevoir notre dernière invitée.
Charles – C’est dommage, celle-là figurait bien sur ma liste d’invités-surprise…
Bruno – Mesdames et Messieurs, le temps passe trop vite, et nous sommes malheureusement contraints de rendre l’antenne. Demain, nous recevrons sur ce plateau la Présidente de l’Association de Défense des Usagers des Réseaux Sociaux de France, en remplacement de Mark Zuckerberg qui s’est désisté au dernier moment à cause d’une grève des contrôleurs du ciel à Roissy. Merci de votre fidélité à Une Volonté, Un Destin, et très bonne soirée à vous…
Générique de l’émission. Sourire de circonstances.
Charles – Non mais quel calvaire… Il faut que je file aux toilettes… Ça doit être le stress pendant l’émission… Toi, je te retiens, Bruno !
Delphine – Un peu moins fort… Il reste encore quelques personnes dans la salle…
Charles – Vous, la dinde, on ne vous a rien demandé ! Si vous n’aviez pas changé la liste de mes invités au dernier moment sans m’en parler !
Bruno – Allez, on va tous se calmer… Après tout, ça ne s’est pas si mal passé que ça, non ?
Charles – Tu trouves ? Enfin, on coupera tout ça au montage…
Bruno – Au montage ? Mais Charles, c’était en direct…
Charles – En direct ? Je ne savais pas que c’était en direct…
Delphine – Allez, ce n’est pas si grave que ça.
Bruno – L’important, tu sais, c’est de passer à la télé.
Charles – Tu crois ?
Bruno – Et puis entre nous, si tu veux mon avis, en matière de politique, les Français préfèrent les tricheurs et les magouilleurs…
Charles – Tu crois ?
Bruno – Mais oui ! Les gens ont horreur des hommes politiques honnêtes. Ça leur fait peur. Quelqu’un d’honnête, qu’est-ce que tu veux, ils n’ont pas confiance.
Delphine – Ils préfèrent quelqu’un qui leur ressemble.
Bruno – Là ils vont se sentir plus proches de toi.
Delphine – Regardez Mitterrand, Sarkozy ou Chirac.
Charles – Ouais, évidemment.
Bruno – Mais bien sûr !
Delphine – C’est qui les gentils ? Rocard ? Chaban-Delmas ? Delors ? Pour un premier ministre, à la rigueur. Mais pour un président, ils veulent Super Menteur.
Delphine – Mais attention ! Avec un côté terroir, quand même. Corrézien de préférence.
Bruno – Les Français, ils votent au centre. Et au centre de la France, qu’est-ce qu’il y a ?
Delphine – Le Massif Central.
Bruno – Et au Centre du Massif Central ?
Delphine – La Corrèze
Bruno – Chirac et Hollande.
Delphine – Tous les deux anciens députés de la Corrèze.
Bruno – Moi je suis député des Français de l’Étranger…
Delphine – Mais vous êtes centriste !
Bruno – Et cette émission a bien fait ressortir ton côté auvergnat.
Charles – Tu es sûr que la Corrèze, c’est en Auvergne ?
Bruno – On ne va pas chipoter, non plus.
Delphine – Pour être président, dans ce pays, il faut montrer qu’on serait capable de vendre un cheval de trait pour un pur sang arabe.
Bruno – Les Français, pour l’Elysée, ils aiment bien ce côté maquignon.
Delphine – Sinon comment espérer vendre un Rafale au Qatar.
Bruno – Ou un paquebot à la Suisse.
Charles – Tu crois ?
Bruno – Mais bien sûr !
Charles – Donc à ton avis, on ne coupe rien.
Delphine – Il faudrait tout couper, sinon.
Bruno – Et puis de toute façon, c’était en direct.
Charles – Eh ben tu vois, tu m’as presque convaincu.
Bruno – Je te dis que c’était une bonne émission.
Charles – Dis donc, Bruno, ça te dirait de remplacer Pierre ?
Bruno – C’est qui Pierre ?
Charles – Mon conseil en communication !
Bruno – On déjeune, et on en parle ?
Ils sortent.