George Sand — Lélia (1839 – 2e version) — Première partie — Chapitre IV.
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CHAPTER IV.


Too frankly I have expressed the intensity of my solicitude for you, Lélia; I have hurt the sublime modesty of your soul. What’s more, Lélia, I’m really, really unhappy! You think I’m watching you with a philosopher’s curious gaze, but you’re wrong. If I did not feel that I belong to you, that my life is now inextricably linked to yours; if, in short, I did not love you passionately, I would not have the audacity to ask you this.

These doubts and anxieties that I have dared to tell are shared by everyone who has seen you. They wonder with surprise whether you are a cursed or privileged being, whether they should love or fear you, welcome or reject you; even the common herd lose their nonchalant attitude and take an interest in you. Neither the expression on your face nor the tone of your voice are understood, and judging by the absurd tales that are told about you, it is obvious that this folk are equally ready to kneel in your presence, or to keep you at bay as if you were a scourge. Those of higher intelligence are watching you closely, some out of curiosity, others out of sympathy; but, unlike me, none of them regard the solving of this problem a matter of life and death; I alone claim the right to be bold and ask who you are; for I feel it deep within me, and this feeling is bound up with the very sense of my existence: I am now part of you; you have taken hold of me—perhaps without realising it—but here I am, enslaved; I no longer belong to myself; my soul can no longer live sufficient unto itself. God and poetry no longer suffice; henceforth it is you who are God, and you who are poetry, and without you there is no more poetry, there is no more God, there is nothing left.

Tell me then, Lélia, since you want me to regard you as a woman and speak to you as my equal, tell me whether you have the capacity to love, whether your soul is made of fire or of ice, whether, by giving myself to you, as I have done, I have brought about my own ruin or my salvation; for I do not know, and it is not without dread that I look upon the unknown path along which I am about to follow you. This future is shrouded in cloud, sometimes bright, like those that rise above the horizon at sunrise, sometimes dark like those preceeding a storm and harbouring lightning.

Have I entered upon life with you, or have I left it behind to follow you into death? These years of tranquility and innocence that lie behind me, will you let them fade away or will you breathe new life into them. Have I known happiness and am about to lose it, or, not knowing what it is, am I about to experience it? These years were so beautiful, so fresh, so sweet! but they were also so quiet, so dark, so sterile! What have I done, other than dream and wait and hope, ever since I am alive? Will I finally get something done? Will you make something great or something despicable of me? Will I emerge from this nullity, from this rest that is beginning to weigh upon me? Will I emerge from this to rise, or to fall?

That is what I anxiously ask myself each day, and you Lélia, give me no answer. You seem oblivious to the fact that right before your eyes there is a life at stake, a destiny inextricably linked to your own, and for which you must now answer to God! Carefree and distracted, you grabbed the end of my chain, and every moment you forget it—you drop it!

At every moment, terrified as I realise I’m alone and abandoned, I have to call you and force you to come back down from those unknown realms into which you throw yourself without me. Cruelle Lélia ! que vous êtes heureuse d’avoir ainsi l’âme libre et de pouvoir rêver seule, aimer seule, vivre seule ! Moi je ne le peux plus, je vous aime. Je n’aime que vous. Tous ces gracieux types de la beauté, tous ces anges vêtus en femmes qui passaient dans mes rêves, me jetant des baisers et des fleurs, ils sont partis. Ils ne viennent plus ni dans la veille ni dans le sommeil. C’est vous désormais, toujours vous, que je vois pâle, calme et silencieuse, à mes côtés ou dans mon ciel.

Je suis bien misérable ! ma situation n’est pas ordinaire ; il ne s’agit pas seulement pour moi de savoir si je suis digne d’être aimé de vous. J’en suis à ne pas savoir si vous êtes capable d’aimer un homme, et — je ne trace ce mot qu’avec effort tant il est horrible — je crois que non !

Ô Lélia ! cette fois répondrez-vous ? À présent je frémis de vous avoir interrogée. Demain j’aurais pu vivre encore de doutes et de chimères. Demain peut-être il ne me restera rien ni à craindre ni à espérer.
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CHAPITRE IV.
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C’est qu’aussi, Lélia, je suis bien malheureux !
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Vous croyez que je porte sur vous l’œil curieux d’un philosophe, et vous vous trompez.
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Ai-je commencé la vie avec toi, ou l’ai-je quittée pour te suivre dans la mort ?
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Ces années de calme et d’innocence qui sont derrière moi, vas-tu les faner ou les rajeunir ?
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Ai-je connu le bonheur et vais-je le perdre, ou, ne sachant ce que c’est, vais-je le goûter ?
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Ces années furent bien belles, bien fraîches, bien suaves !
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mais aussi elles furent bien calmes, bien obscures, bien stériles !
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Qu’ai-je fait, que rêver et attendre, et espérer, depuis que je suis au monde ?
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Vais-je produire enfin ?
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Feras-tu de moi quelque chose de grand ou d’abject ?
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Sortirai-je de cette nullité, de ce repos qui commence à me peser ?
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En sortirai-je pour monter, ou pour descendre ?
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Cruelle Lélia !
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Moi je ne le peux plus, je vous aime.
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Je n’aime que vous.
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Ils ne viennent plus ni dans la veille ni dans le sommeil.
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Je suis bien misérable !
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Ô Lélia !
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cette fois répondrez-vous ?
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À présent je frémis de vous avoir interrogée.
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Demain j’aurais pu vivre encore de doutes et de chimères.
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Demain peut-être il ne me restera rien ni à craindre ni à espérer.
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CHAPITRE IV.

L’âpreté de mes sollicitudes pour vous, je l’ai trop franchement exprimée ; Lélia ; j’ai blessé la sublime pudeur de votre âme. C’est qu’aussi, Lélia, je suis bien malheureux ! Vous croyez que je porte sur vous l’œil curieux d’un philosophe, et vous vous trompez. Si je ne sentais pas que je vous appartiens, que désormais mon existence est invinciblement liée à la vôtre, si en un mot je ne vous aimais pas avec passion, je n’aurais pas l’audace de vous interroger.

Ainsi ces doutes, ces inquiétudes que j’ai osé vous dire, tous ceux qui vous ont vue les partagent. Ils se demandent avec étonnement si vous êtes une existence maudite ou privilégiée, s’il faut vous aimer ou vous craindre, vous accueillir ou vous repousser ; le grossier vulgaire même perd son insouciance pour s’occuper de vous. Il ne comprend pas l’expression de vos traits ni le son de votre voix, et, à entendre les contes absurdes dont vous êtes l’objet, on voit que ce peuple est également prêt à se mettre à deux genoux sur votre passage, ou à vous conjurer comme un fléau. Les intelligences plus élevées vous observent attentivement, les unes par curiosité, les autres par sympathie ; mais aucune ne se fait comme moi une question de vie et de mort de la solution du problème ; moi seul j’ai le droit d’être audacieux et de vous demander qui vous êtes ; car, je le sens intimement, et cette sensation est liée à celle de mon existence : je fais désormais partie de vous, vous vous êtes emparée de moi, à votre insu peut-être, mais enfin me voilà asservi, je ne m’appartiens plus, mon âme ne peut plus vivre en elle-même. Dieu et la poésie ne lui suffisent plus ; Dieu et la poésie, c’est vous désormais, et sans vous il n’y a plus de poésie, il n’y a plus de Dieu, il n’y a plus rien.

Dis moi donc, Lélia, puisque tu veux que je te prenne pour une femme et que je te parle comme à mon égale, dis-moi si tu as la puissance d’aimer, si ton âme est de feu ou de glace, si en me donnant à toi, comme j’ai fait, j’ai traité de ma perte ou de mon salut ; car je ne le sais pas, et je ne regarde pas sans effroi la carrière inconnue où je vais te suivre. Cet avenir est enveloppé de nuages, quelquefois brillants comme ceux qui montent à l’horizon au lever du soleil, quelquefois sombres comme ceux qui précèdent l’orage et recèlent la foudre.

Ai-je commencé la vie avec toi, ou l’ai-je quittée pour te suivre dans la mort ? Ces années de calme et d’innocence qui sont derrière moi, vas-tu les faner ou les rajeunir ? Ai-je connu le bonheur et vais-je le perdre, ou, ne sachant ce que c’est, vais-je le goûter ? Ces années furent bien belles, bien fraîches, bien suaves ! mais aussi elles furent bien calmes, bien obscures, bien stériles ! Qu’ai-je fait, que rêver et attendre, et espérer, depuis que je suis au monde ? Vais-je produire enfin ? Feras-tu de moi quelque chose de grand ou d’abject ? Sortirai-je de cette nullité, de ce repos qui commence à me peser ? En sortirai-je pour monter, ou pour descendre ?

Voilà ce que je me demande chaque jour avec anxiété, et tu ne me réponds rien, Lélia, et tu sembles ne pas te douter qu’il y a une existence en question devant toi, une destinée inhérente à la tienne, et dont tu dois désormais rendre compte à Dieu ! Insoucieuse et distraite, tu as saisi le bout de ma chaîne, et à chaque instant tu l’oublies, tu la laisses tomber !

Il faut qu’à chaque instant, effrayé de me voir seul et abandonné, je t’appelle et te force à descendre de ces régions inconnues où tu t’élances sans moi. Cruelle Lélia ! que vous êtes heureuse d’avoir ainsi l’âme libre et de pouvoir rêver seule, aimer seule, vivre seule ! Moi je ne le peux plus, je vous aime. Je n’aime que vous. Tous ces gracieux types de la beauté, tous ces anges vêtus en femmes qui passaient dans mes rêves, me jetant des baisers et des fleurs, ils sont partis. Ils ne viennent plus ni dans la veille ni dans le sommeil. C’est vous désormais, toujours vous, que je vois pâle, calme et silencieuse, à mes côtés ou dans mon ciel.

Je suis bien misérable ! ma situation n’est pas ordinaire ; il ne s’agit pas seulement pour moi de savoir si je suis digne d’être aimé de vous. J’en suis à ne pas savoir si vous êtes capable d’aimer un homme, et — je ne trace ce mot qu’avec effort tant il est horrible — je crois que non !

Ô Lélia ! cette fois répondrez-vous ? À présent je frémis de vous avoir interrogée. Demain j’aurais pu vivre encore de doutes et de chimères. Demain peut-être il ne me restera rien ni à craindre ni à espérer.