La fenêtre d’en face Jean Pierre Martinez - pp. 1-5
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La fenêtre d’en face - Jean Pierre Martinez - pp. 1-5.

Le salon d’un appartement parisien. Ambiance bohème. Sur un petit bureau une vieille machine à écrire et quelques dossiers. Arrive Alexandre, écrivain dans la soixantaine ou plus, vêtu avec une décontraction étudiée. Il tient à la main une corde munie d’un nœud coulant. Il regarde vers le plafond, puis monte sur une chaise, cherchant apparemment un endroit pour accrocher la corde. Il semble ne rien trouver de satisfaisant et descend de la chaise. Il s’assied au bureau et pousse un soupir de lassitude. Il ouvre un tiroir, prend un paquet de cigarettes et en porte une à sa bouche. Au lieu d’allumer la cigarette, il la repose sur le bureau et sort du tiroir un pistolet. Il regarde l’arme longuement. On entend frapper légèrement à la porte. Perdu dans ses pensées, il n’entend pas. Il plaque le canon du pistolet sur sa tempe. On entend à nouveau frapper, légèrement plus fort. Il n’entend toujours pas. Il semble hésiter à appuyer sur la gâchette. Il ferme les yeux... C’est alors qu’une jeune femme surgit devant lui. C’est Madison, étudiante, qui peut être âgée de vingt ou trente ans, vêtue de façon plutôt classique.

Madison (hurlant) – Non !
Surpris, Alexandre sursaute. Il se lève d’un bond et pointe son arme sur Madison.
Alexandre – Un geste et vous êtes morte !
Madison – Ne tirez pas, je vous en supplie ! Alexandre – Les mains en l’air !
La jeune femme lève aussitôt les bras.
Madison – Voilà, vous voyez, je ne suis pas armée... Maintenant, je vous en prie, baissez votre arme.
Voyant que la jeune femme a l’air inoffensive, il baisse son pistolet.
Alexandre – Qu’est-ce que vous foutez là ? Et comment vous êtes entrée, d’abord ?
Madison – Je vais tout vous expliquer... Laissez-moi reprendre mon souffle... Alexandre – Mais vous êtes dingue ! J’ai failli mourir d’une crise cardiaque !
Madison – Je suis désolée, la porte était entrouverte et... Alexandre – Et vous avez pris ça comme une invitation à entrer chez moi...?
Madison – Non, mais... Alexandre – Qu’est-ce que vous voulez ? Me voler ? Il n’y a rien de valeur, ici, croyez-moi.
Madison – Je suis votre voisine.
Alexandre – La voisine d’à côté ? Elle a quatre-vingts ans... Madison – La voisine d’en face... (Désignant une fenêtre imaginaire côté public) La fenêtre, là, c’est celle de mon appartement.
Alexandre – En face ? C’est inoccupé depuis des années.
Madison – Plus maintenant.
Alexandre – Bon... Et alors ?
Madison – J’ai perdu mon chat... Vous ne l’auriez pas vu, par hasard... Ou même recueilli chez vous... S’il était entré lui aussi sans y être invité... Alexandre – Eh bien non, voyez-vous. Votre chat est mieux éduqué que vous, apparemment... Elle semble très affectée.
Madison – Il y a deux jours qu’il a disparu. J’ai mis des annonces partout dans le quartier avec son nom et sa photo. Vous ne les avez pas vues ?
Alexandre – Je sors très peu... et je ne regarde jamais ce genre d’annonces. D’ailleurs je suis pas très physionomiste en ce qui concerne les chats... Elle fait quelques pas dans la pièce.
Madison – Tofu ! Tofu !
Alexandre – Mais qu’est-ce qui vous prend de hurler comme ça ? Vous êtes malade ?
Madison – Il s’appelle Tofu.
Alexandre – Votre chat s’appelle Tofu ? Vous vous foutez de moi... Madison – Mais pas du tout. Pourquoi ?
Alexandre – OK, votre chat s’appelle Tofu, et il n’est pas rentré à la maison depuis deux jours. Ce n’est pas si grave que ça, non ?
Madison – Bien sûr que c’est grave ! Si je n’arrive pas à le retrouver rapidement, il va mourir... C’est un chat d’appartement, vous comprenez, il n’est pas fait pour vivre en liberté dehors... Alexandre – Eh bien c’est tout à fait regrettable. De mon temps, les chats, c’était à la campagne. Ou quand on avait un grand jardin, à la rigueur. Ils passaient leur temps à chasser les souris, et ils revenaient seulement à la maison quand ils étaient bredouilles, pour qu’on leur donne à bouffer, qu’on les caresse un peu et qu’on les laisse dormir sur le canapé... Madison – Oui, eh bien ce chat-là ne mange pas de souris. Il est végétarien.
Alexandre – Pardon ?
Madison – Je ne mange pas de viande, et mon chat non plus.
Alexandre – Qu’est-ce qu’il mange, alors ?
Madison – Des croquettes ! Des croquettes aux légumes, comme moi.
Alexandre – Vous aussi, vous mangez des croquettes ?
Madison – Ça m’arrive, oui. Enfin, pas les croquettes du chat, évidemment.
Alexandre – Un chat végétarien... Je ne savais même pas que ça existait... Et c’est pour ça qu’il s’appelle Tofu...?
Madison – Oui... et aussi parce qu’il est un peu tout fou.
Alexandre – Et j’imagine que de ne plus manger de viande, c’est un choix personnel de sa part, bien sûr...?
Madison – En tout cas, il ne s’est jamais plaint.
Alexandre – Et... vous croyez que maintenant dans les cirques, aux tigres ou aux lions, on leur file aussi à bouffer des croquettes aux légumes ?
Madison – Je ne sais pas... De toute façon, je suis contre les animaux de cirque... Alexandre – Mais pas contre les chats d’appartement... Madison – J’en conclus que vous n’avez pas d’animaux domestiques... Alexandre – Non, je déteste le concept d’animal domestique. Et le concept de domestication en général, d’ailleurs. (Avec un air menaçant) Moi-même, je suis resté un sauvage... Nullement impressionnée, elle jette un regard circulaire sur la pièce.
Madison – Donc, vous n’avez pas vu mon chat ?
Alexandre – Non, je n’ai pas vu votre chat végan. Et si vous me permettez, je pense que cette conversation absurde a assez duré.
Elle se fige soudain.
Madison – Taisez-vous !
Alexandre – Je vous demande pardon ?
Madison – Vous n’avez pas entendu miauler ?
Alexandre – Miauler ? Non, absolument pas. Mais vous savez, je commence à être un peu sourd. Vous verrez quand vous aurez mon âge, ça n’a pas que des inconvénients. Surtout quand on a des voisins bruyants... Madison – Je ne fais aucun bruit, je vous assure. D’ailleurs, j’habite l’appartement juste en face du vôtre depuis plus d’un mois, et vous pensiez qu’il était encore inhabité.
Alexandre – D’accord, je n’ai pas remarqué votre présence, et je souhaite que ça continue comme ça. Alors si vous n’avez rien d’autre à me dire, je vous propose de me laisser vaquer à mes occupations et de retourner chercher votre chat... Madison – Très bien, je ne vais pas vous déranger plus longtemps... Alexandre – Merci.
Elle fait mine de partir, mais se ravise.
Madison – Mais... ça m’ennuie de vous laisser comme ça.
Alexandre – Comment ça, comme ça...?
Madison – Ben... Quand je suis arrivée, vous étiez en train de... Alexandre – De quoi...?
Madison – Ça n’avait pas l’air d’aller très fort, si ?
Alexandre – Qu’est-ce qui vous fait penser ça ?
Madison – Vous aviez un pistolet sur la tempe.
Il regarde le pistolet qu’il a encore dans la main, surpris.
Alexandre – Ah, ça... Et alors ?
Madison – Ben... vous avez l’air un peu... déprimé, non ?
Alexandre – Déprimé...? Écoutez, mademoiselle, quand j’avais votre âge, la devise de notre génération, c’était vivre vite, mourir jeune, et laisser un beau cadavre, ça vous dit quelque chose ?
Madison – James Dean... Alexandre – On baisait sans capote, on faisait de la moto sans casque, et on absorbait toutes sortes de substances prohibées, dont croyez-moi personne ne connaissait la composition exacte... Cinquante ans après, les quelques vieillards comme moi qui ont survécu à cette époque bénie défilent dans la rue parce qu’ils ont peur de se faire vacciner... Et vous voudriez que je ne sois pas déprimé ?
Madison – Je comprends... Alexandre – Je ne crois pas, non... Mais si vous avez le malheur de vivre jusqu’à mon âge, vous verrez. La vieillesse est un naufrage.
Madison – De Gaulle... Alexandre – Chateaubriand l’avait dit avant lui... Mais vous avez raison. Vieillir, c’est passer de La fureur de vivre aux Mémoires d’outre-tombe.
Madison – C’est joliment dit.
Alexandre – Oui... Le problème c’est qu’à notre époque, les jeunes se comportent déjà comme des vieux.
Madison – À toutes les époques, la jeunesse a voulu changer le monde, non...?
Alexandre – Celle d’aujourd’hui ne veut pas changer le monde, elle veut seulement sauver la planète. Et c’est plutôt mal barré... Madison – Et vous, vous avez réussi à changer le monde ?
Alexandre – Non, mais au moins, on se sera bien marré.
Madison – Vous n’avez plus l’air de vous marrer beaucoup... Alexandre – Apparemment, vous non plus... Sinon vous ne seriez pas en couple avec un chat... Madison – Au moins, je ne suis pas seule... Alexandre – Et vous pensez sérieusement pouvoir sauver la planète... en nourrissant ce pauvre carnivore qui n’a rien demandé avec des croquettes aux légumes ?
Madison – Je ne sais pas... Mais pour changer le monde, il faut commencer par sauver la planète, non ? À quoi ça servirait de faire la révolution sur le Titanic ?
Alexandre – Quoi qu’il en soit, j’envie tous ceux de ma génération qui sont morts avant l’âge de trente ans. Vous imaginez Jimi Hendrix et Janis Joplin dans une maison de retraite, en train de disserter sur l’éventuelle dangerosité d’un vaccin, entre deux parties de scrabble... Plutôt crever que de voir ça... Madison – Allez ne dites pas cela... Alexandre – Malheureusement, la littérature, ce n’est pas très rock and roll. Et le plus souvent les écrivains meurent dans leur lit.
Madison – Vous êtes écrivain ?
Alexandre – Ça ne vous regarde pas... Je ne sais même pas pourquoi je parle de tout ça avec vous, je ne vous connais pas... Et d’ailleurs, qu’est-ce que vous faites encore là ?
Il range le pistolet dans un tiroir.
Madison – Vous auriez pu vous blesser... Alexandre – J’aurais pu aussi vous tuer... Quand on s’introduit chez les gens par effraction, c’est toujours un risque... J’aurais plaidé la légitime défense, je n’aurais même pas été condamné... (Elle semble avoir un début d’étourdissement, il le remarque et s’en inquiète.) Ça va ?
Madison – Excusez-moi, ça va passer... Vous auriez un verre d’eau ?
Il hésite un instant.
Alexandre – Asseyez-vous deux secondes, je vais vous chercher ça... Il sort. Elle reprend vie aussitôt et en profite pour examiner la pièce du regard. Elle prend sur le bureau un portrait de femme dans un cadre, et l’examine. Puis elle le repose à la hâte alors qu’il revient avec un verre d’eau, qu’il lui tend.
Madison – Merci... Elle prend le verre et le vide d’un trait.
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La fenêtre d’en face - Jean Pierre Martinez - pp.
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1-5.
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Le salon d’un appartement parisien.
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Ambiance bohème.
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Sur un petit bureau une vieille machine à écrire et quelques dossiers.
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Il tient à la main une corde munie d’un nœud coulant.
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Il semble ne rien trouver de satisfaisant et descend de la chaise.
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Il s’assied au bureau et pousse un soupir de lassitude.
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Il regarde l’arme longuement.
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On entend frapper légèrement à la porte.
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Perdu dans ses pensées, il n’entend pas.
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Il plaque le canon du pistolet sur sa tempe.
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On entend à nouveau frapper, légèrement plus fort.
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Il n’entend toujours pas.
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Il semble hésiter à appuyer sur la gâchette.
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Madison (hurlant) – Non !
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Surpris, Alexandre sursaute.
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Il se lève d’un bond et pointe son arme sur Madison.
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Alexandre – Un geste et vous êtes morte !
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Madison – Ne tirez pas, je vous en supplie !
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Alexandre – Les mains en l’air !
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La jeune femme lève aussitôt les bras.
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Voyant que la jeune femme a l’air inoffensive, il baisse son pistolet.
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Alexandre – Qu’est-ce que vous foutez là ?
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Et comment vous êtes entrée, d’abord ?
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J’ai failli mourir d’une crise cardiaque !
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Madison – Non, mais... Alexandre – Qu’est-ce que vous voulez ?
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Me voler ?
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Il n’y a rien de valeur, ici, croyez-moi.
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Madison – Je suis votre voisine.
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Alexandre – La voisine d’à côté ?
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Alexandre – En face ?
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C’est inoccupé depuis des années.
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Madison – Plus maintenant.
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Alexandre – Bon...
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Et alors ?
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Madison – Il y a deux jours qu’il a disparu.
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Vous ne les avez pas vues ?
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Madison – Tofu !
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Tofu !
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Alexandre – Mais qu’est-ce qui vous prend de hurler comme ça ?
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Vous êtes malade ?
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Madison – Il s’appelle Tofu.
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Alexandre – Votre chat s’appelle Tofu ?
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Vous vous foutez de moi... Madison – Mais pas du tout.
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Pourquoi ?
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Ce n’est pas si grave que ça, non ?
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Madison – Bien sûr que c’est grave !
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De mon temps, les chats, c’était à la campagne.
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Ou quand on avait un grand jardin, à la rigueur.
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Il est végétarien.
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Alexandre – Pardon ?
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Madison – Je ne mange pas de viande, et mon chat non plus.
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Alexandre – Qu’est-ce qu’il mange, alors ?
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Madison – Des croquettes !
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Des croquettes aux légumes, comme moi.
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Alexandre – Vous aussi, vous mangez des croquettes ?
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Madison – Ça m’arrive, oui.
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Enfin, pas les croquettes du chat, évidemment.
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Et c’est pour ça qu’il s’appelle Tofu...?
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Madison – Oui... et aussi parce qu’il est un peu tout fou.
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Madison – En tout cas, il ne s’est jamais plaint.
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Et le concept de domestication en général, d’ailleurs.
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Madison – Donc, vous n’avez pas vu mon chat ?
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Alexandre – Non, je n’ai pas vu votre chat végan.
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Elle se fige soudain.
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Madison – Taisez-vous !
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Alexandre – Je vous demande pardon ?
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Madison – Vous n’avez pas entendu miauler ?
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Alexandre – Miauler ?
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Non, absolument pas.
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Mais vous savez, je commence à être un peu sourd.
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Elle fait mine de partir, mais se ravise.
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Alexandre – Comment ça, comme ça...?
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Madison – Ça n’avait pas l’air d’aller très fort, si ?
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Alexandre – Qu’est-ce qui vous fait penser ça ?
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Madison – Vous aviez un pistolet sur la tempe.
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Il regarde le pistolet qu’il a encore dans la main, surpris.
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Alexandre – Ah, ça...
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Et alors ?
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Madison – Ben... vous avez l’air un peu... déprimé, non ?
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Alexandre – Déprimé...?
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Et vous voudriez que je ne sois pas déprimé ?
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La vieillesse est un naufrage.
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Madison – C’est joliment dit.
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Alexandre – Oui...
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Alexandre – Non, mais au moins, on se sera bien marré.
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À quoi ça servirait de faire la révolution sur le Titanic ?
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Et le plus souvent les écrivains meurent dans leur lit.
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Madison – Vous êtes écrivain ?
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Et d’ailleurs, qu’est-ce que vous faites encore là ?
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Il range le pistolet dans un tiroir.
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Ça va ?
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Madison – Excusez-moi, ça va passer... Vous auriez un verre d’eau ?
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Il hésite un instant.
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Madison – Merci... Elle prend le verre et le vide d’un trait.
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La fenêtre d’en face - Jean Pierre Martinez - pp. 1-5.

Le salon d’un appartement parisien. Ambiance bohème. Sur un petit bureau une vieille machine à écrire et quelques dossiers. Arrive Alexandre, écrivain dans la soixantaine ou plus, vêtu avec une décontraction étudiée. Il tient à la main une corde munie d’un nœud coulant. Il regarde vers le plafond, puis monte sur une chaise, cherchant apparemment un endroit pour accrocher la corde. Il semble ne rien trouver de satisfaisant et descend de la chaise. Il s’assied au bureau et pousse un soupir de lassitude. Il ouvre un tiroir, prend un paquet de cigarettes et en porte une à sa bouche. Au lieu d’allumer la cigarette, il la repose sur le bureau et sort du tiroir un pistolet. Il regarde l’arme longuement. On entend frapper légèrement à la porte. Perdu dans ses pensées, il n’entend pas. Il plaque le canon du pistolet sur sa tempe. On entend à nouveau frapper, légèrement plus fort. Il n’entend toujours pas. Il semble hésiter à appuyer sur la gâchette. Il ferme les yeux... C’est alors qu’une jeune femme surgit devant lui. C’est Madison, étudiante, qui peut être âgée de vingt ou trente ans, vêtue de façon plutôt classique.

Madison (hurlant) – Non !
Surpris, Alexandre sursaute. Il se lève d’un bond et pointe son arme sur Madison.
Alexandre – Un geste et vous êtes morte !
Madison – Ne tirez pas, je vous en supplie ! Alexandre – Les mains en l’air !
La jeune femme lève aussitôt les bras.
Madison – Voilà, vous voyez, je ne suis pas armée... Maintenant, je vous en prie, baissez votre arme.
Voyant que la jeune femme a l’air inoffensive, il baisse son pistolet.
Alexandre – Qu’est-ce que vous foutez là ? Et comment vous êtes entrée, d’abord ?
Madison – Je vais tout vous expliquer... Laissez-moi reprendre mon souffle...
Alexandre – Mais vous êtes dingue ! J’ai failli mourir d’une crise cardiaque !
Madison – Je suis désolée, la porte était entrouverte et...
Alexandre – Et vous avez pris ça comme une invitation à entrer chez moi...?
Madison – Non, mais...
Alexandre – Qu’est-ce que vous voulez ? Me voler ? Il n’y a rien de valeur, ici, croyez-moi.
Madison – Je suis votre voisine.
Alexandre – La voisine d’à côté ? Elle a quatre-vingts ans...
Madison – La voisine d’en face... (Désignant une fenêtre imaginaire côté public) La fenêtre, là, c’est celle de mon appartement.
Alexandre – En face ? C’est inoccupé depuis des années.
Madison – Plus maintenant.
Alexandre – Bon... Et alors ?
Madison – J’ai perdu mon chat... Vous ne l’auriez pas vu, par hasard... Ou même recueilli chez vous... S’il était entré lui aussi sans y être invité...
Alexandre – Eh bien non, voyez-vous. Votre chat est mieux éduqué que vous, apparemment...
Elle semble très affectée.
Madison – Il y a deux jours qu’il a disparu. J’ai mis des annonces partout dans le quartier avec son nom et sa photo. Vous ne les avez pas vues ?
Alexandre – Je sors très peu... et je ne regarde jamais ce genre d’annonces. D’ailleurs je suis pas très physionomiste en ce qui concerne les chats...
Elle fait quelques pas dans la pièce.
Madison – Tofu ! Tofu !
Alexandre – Mais qu’est-ce qui vous prend de hurler comme ça ? Vous êtes malade ?
Madison – Il s’appelle Tofu.
Alexandre – Votre chat s’appelle Tofu ? Vous vous foutez de moi...
Madison – Mais pas du tout. Pourquoi ?
Alexandre – OK, votre chat s’appelle Tofu, et il n’est pas rentré à la maison depuis deux jours. Ce n’est pas si grave que ça, non ?
Madison – Bien sûr que c’est grave ! Si je n’arrive pas à le retrouver rapidement, il va mourir... C’est un chat d’appartement, vous comprenez, il n’est pas fait pour vivre en liberté dehors...
Alexandre – Eh bien c’est tout à fait regrettable. De mon temps, les chats, c’était à la campagne. Ou quand on avait un grand jardin, à la rigueur. Ils passaient leur temps à chasser les souris, et ils revenaient seulement à la maison quand ils étaient bredouilles, pour qu’on leur donne à bouffer, qu’on les caresse un peu et qu’on les laisse dormir sur le canapé...
Madison – Oui, eh bien ce chat-là ne mange pas de souris. Il est végétarien.
Alexandre – Pardon ?
Madison – Je ne mange pas de viande, et mon chat non plus.
Alexandre – Qu’est-ce qu’il mange, alors ?
Madison – Des croquettes ! Des croquettes aux légumes, comme moi.
Alexandre – Vous aussi, vous mangez des croquettes ?
Madison – Ça m’arrive, oui. Enfin, pas les croquettes du chat, évidemment.
Alexandre – Un chat végétarien... Je ne savais même pas que ça existait... Et c’est pour ça qu’il s’appelle Tofu...?
Madison – Oui... et aussi parce qu’il est un peu tout fou.
Alexandre – Et j’imagine que de ne plus manger de viande, c’est un choix personnel de sa part, bien sûr...?
Madison – En tout cas, il ne s’est jamais plaint.
Alexandre – Et... vous croyez que maintenant dans les cirques, aux tigres ou aux lions, on leur file aussi à bouffer des croquettes aux légumes ?
Madison – Je ne sais pas... De toute façon, je suis contre les animaux de cirque...
Alexandre – Mais pas contre les chats d’appartement...
Madison – J’en conclus que vous n’avez pas d’animaux domestiques...
Alexandre – Non, je déteste le concept d’animal domestique. Et le concept de domestication en général, d’ailleurs. (Avec un air menaçant) Moi-même, je suis resté un sauvage...
Nullement impressionnée, elle jette un regard circulaire sur la pièce.
Madison – Donc, vous n’avez pas vu mon chat ?
Alexandre – Non, je n’ai pas vu votre chat végan. Et si vous me permettez, je pense que cette conversation absurde a assez duré.
Elle se fige soudain.
Madison – Taisez-vous !
Alexandre – Je vous demande pardon ?
Madison – Vous n’avez pas entendu miauler ?
Alexandre – Miauler ? Non, absolument pas. Mais vous savez, je commence à être un peu sourd. Vous verrez quand vous aurez mon âge, ça n’a pas que des inconvénients. Surtout quand on a des voisins bruyants...
Madison – Je ne fais aucun bruit, je vous assure. D’ailleurs, j’habite l’appartement juste en face du vôtre depuis plus d’un mois, et vous pensiez qu’il était encore inhabité.
Alexandre – D’accord, je n’ai pas remarqué votre présence, et je souhaite que ça continue comme ça. Alors si vous n’avez rien d’autre à me dire, je vous propose de me laisser vaquer à mes occupations et de retourner chercher votre chat...
Madison – Très bien, je ne vais pas vous déranger plus longtemps...
Alexandre – Merci.
Elle fait mine de partir, mais se ravise.
Madison – Mais... ça m’ennuie de vous laisser comme ça.
Alexandre – Comment ça, comme ça...?
Madison – Ben... Quand je suis arrivée, vous étiez en train de...
Alexandre – De quoi...?
Madison – Ça n’avait pas l’air d’aller très fort, si ?
Alexandre – Qu’est-ce qui vous fait penser ça ?
Madison – Vous aviez un pistolet sur la tempe.
Il regarde le pistolet qu’il a encore dans la main, surpris.
Alexandre – Ah, ça... Et alors ?
Madison – Ben... vous avez l’air un peu... déprimé, non ?
Alexandre – Déprimé...? Écoutez, mademoiselle, quand j’avais votre âge, la devise de notre génération, c’était vivre vite, mourir jeune, et laisser un beau cadavre, ça vous dit quelque chose ?
Madison – James Dean...
Alexandre – On baisait sans capote, on faisait de la moto sans casque, et on absorbait toutes sortes de substances prohibées, dont croyez-moi personne ne connaissait la composition exacte... Cinquante ans après, les quelques vieillards comme moi qui ont survécu à cette époque bénie défilent dans la rue parce qu’ils ont peur de se faire vacciner... Et vous voudriez que je ne sois pas déprimé ?
Madison – Je comprends...
Alexandre – Je ne crois pas, non... Mais si vous avez le malheur de vivre jusqu’à mon âge, vous verrez. La vieillesse est un naufrage.
Madison – De Gaulle...
Alexandre – Chateaubriand l’avait dit avant lui... Mais vous avez raison. Vieillir, c’est passer de La fureur de vivre aux Mémoires d’outre-tombe.
Madison – C’est joliment dit.
Alexandre – Oui... Le problème c’est qu’à notre époque, les jeunes se comportent déjà comme des vieux.
Madison – À toutes les époques, la jeunesse a voulu changer le monde, non...?
Alexandre – Celle d’aujourd’hui ne veut pas changer le monde, elle veut seulement sauver la planète. Et c’est plutôt mal barré...
Madison – Et vous, vous avez réussi à changer le monde ?
Alexandre – Non, mais au moins, on se sera bien marré.
Madison – Vous n’avez plus l’air de vous marrer beaucoup...
Alexandre – Apparemment, vous non plus... Sinon vous ne seriez pas en couple avec un chat...
Madison – Au moins, je ne suis pas seule...
Alexandre – Et vous pensez sérieusement pouvoir sauver la planète... en nourrissant ce pauvre carnivore qui n’a rien demandé avec des croquettes aux légumes ?
Madison – Je ne sais pas... Mais pour changer le monde, il faut commencer par sauver la planète, non ? À quoi ça servirait de faire la révolution sur le Titanic ?
Alexandre – Quoi qu’il en soit, j’envie tous ceux de ma génération qui sont morts avant l’âge de trente ans. Vous imaginez Jimi Hendrix et Janis Joplin dans une maison de retraite, en train de disserter sur l’éventuelle dangerosité d’un vaccin, entre deux parties de scrabble... Plutôt crever que de voir ça...
Madison – Allez ne dites pas cela...
Alexandre – Malheureusement, la littérature, ce n’est pas très rock and roll. Et le plus souvent les écrivains meurent dans leur lit.
Madison – Vous êtes écrivain ?
Alexandre – Ça ne vous regarde pas... Je ne sais même pas pourquoi je parle de tout ça avec vous, je ne vous connais pas... Et d’ailleurs, qu’est-ce que vous faites encore là ?
Il range le pistolet dans un tiroir.
Madison – Vous auriez pu vous blesser...
Alexandre – J’aurais pu aussi vous tuer... Quand on s’introduit chez les gens par effraction, c’est toujours un risque... J’aurais plaidé la légitime défense, je n’aurais même pas été condamné... (Elle semble avoir un début d’étourdissement, il le remarque et s’en inquiète.) Ça va ?
Madison – Excusez-moi, ça va passer... Vous auriez un verre d’eau ?
Il hésite un instant.
Alexandre – Asseyez-vous deux secondes, je vais vous chercher ça...
Il sort. Elle reprend vie aussitôt et en profite pour examiner la pièce du regard. Elle prend sur le bureau un portrait de femme dans un cadre, et l’examine. Puis elle le repose à la hâte alors qu’il revient avec un verre d’eau, qu’il lui tend.
Madison – Merci...
Elle prend le verre et le vide d’un trait.