Le Mariage de Figaro de Beaumarchais - Acte V - Scène 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6.
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ACTE CINQUIÈME Le théâtre représente une salle de marronniers, dans un parc ; deux pavillons, kiosques, ou temples de jardins, sont à droite et à gauche ; le fond est une clairière ornée, un siége de gazon sur le devant. Le théâtre est obscur.

Scène I - FANCHETTE, seule, tenant d’une main deux biscuits et une orange, et de l’autre une lanterne de papier, allumée.
Dans le pavillon à gauche, a-t-il dit : C’est celui-ci. S’il allait ne pas venir à présent ! mon petit rôle… Ces vilaines gens de l’office qui ne voulaient pas seulement me donner une orange et deux biscuits ! — Pour qui, mademoiselle ? — Eh bien, monsieur, c’est pour quelqu’un. — Oh ! nous savons. — Et quand ça serait ? Parce que monseigneur ne veut pas le voir, faut-il qu’il meure de faim ? — Tout ça pourtant m’a coûté un fier baiser sur la joue !… Que sait-on ? il me le rendra peut-être. (Elle voit Figaro qui vient l’examiner ; elle fait un cri.) Ah !… (Elle s’enfuit, et elle entre dans le pavillon à sa gauche.)

Scène II - FIGARO, un grand manteau sur les épaules, un large chapeau rabattu ; BASILE, ANTONIO, BARTHOLO, BRID’OISON, GRIPPE-SOLEIL ; troupe de valets et de travailleurs.
Figaro, d’abord seul : C’est Fanchette ! (Il parcourt des yeux les autres à mesure qu’ils arrivent, et dit d’un ton farouche :) Bonjour, messieurs, bonsoir ; êtes-vous tous ici ?
Basile : Ceux que tu as pressés d’y venir.
Figaro : Quelle heure est-il bien à peu près ?
Antonio regarde en l’air : La lune devrait être levée.
Bartholo : Eh ! quels noirs apprêts fais-tu donc ? Il a l’air d’un conspirateur !
Figaro, s’agitant : N’est-ce pas pour une noce, je vous prie, que vous êtes rassemblés au château ?
Brid’oison : Cè-ertainement.
Antonio : Nous allions là-bas, dans le parc, attendre un signal pour ta fête.
Figaro : Vous n’irez pas plus loin, messieurs ; c’est ici, sous ces marronniers, que nous devons tous célébrer l’honnête fiancée que j’épouse, et le loyal seigneur qui se l’est destinée.
Basile, se rappelant la journée : Ah ! vraiment, je sais ce que c’est. Retirons-nous, si vous m’en croyez : il est question d’un rendez-vous ; je vous conterai cela près d’ici.
Brid’oison, à Figaro : Nou-ous reviendrons.
Figaro : Quand vous m’entendrez appeler, ne manquez pas d’accourir tous, et dites du mal de Figaro, s’il ne vous fait voir une belle chose.
Bartholo : Souviens-toi qu’un homme sage ne se fait point d’affaire avec les grands.
Figaro : Je m’en souviens.
Bartholo : Qu’ils ont quinze et bisque sur nous par leur état.
Figaro : Sans leur industrie, que vous oubliez. Mais souvenez-vous aussi que l’homme qu’on sait timide est dans la dépendance de tous les fripons.
Bartholo : Fort bien.
Figaro : Et que j’ai nom de Verte-Allure, du chef honoré de ma mère.
Bartholo : Il a le diable au corps.
Brid’oison : I-il l’a.
Basile, à part : Le comte et sa Suzanne se sont arrangés sans moi ? Je ne suis pas fâché de l’algarade.
Figaro, aux valets : Pour vous autres, coquins, à qui j’ai donné l’ordre, illuminez-moi ces entours ; ou, par la mort que je voudrais tenir aux dents, si j’en saisis un par le bras… (Il secoue le bras de Grippe-Soleil.)
Grippe-Soleil s’en va en criant et pleurant : A, a, o, oh ! Damné brutal !
Basile, en s’en allant : Le ciel vous tienne en joie, monsieur du marié !
(Ils sortent.)

Scène III - FIGARO, seul, se promenant dans l’obscurité, dit du ton le plus sombre : Ô femme ! femme ! femme ! créature faible et décevante !… nul animal créé ne peut manquer à son instinct : le tien est-il donc de tromper ?… Après m’avoir obstinément refusé quand je l’en pressais devant sa maîtresse ; à l’instant qu’elle me donne sa parole ; au milieu même de la cérémonie… Il riait en lisant, le perfide ! et moi, comme un benêt… Non, monsieur le comte, vous ne l’aurez pas… vous ne l’aurez pas. Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie !… noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier ! Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus : du reste, homme assez ordinaire ! tandis que moi, morbleu, perdu dans la foule obscure, il m’a fallu déployer plus de science et de calculs pour subsister seulement, qu’on n’en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes ; et vous voulez jouter !… On vient… c’est elle… ce n’est personne. — La nuit est noire en diable, et me voilà faisant le sot métier de mari, quoique je ne le sois qu’à moitié ! (Il s’assied sur un banc.) Est-il rien de plus bizarre que ma destinée ! Fils de je ne sais pas qui ; volé par des bandits ; élevé dans leurs mœurs, je m’en dégoûte et veux courir une carrière honnête ; et partout je suis repoussé ! J’apprends la chimie, la pharmacie, la chirurgie ; et tout le crédit d’un grand seigneur peut à peine me mettre à la main une lancette vétérinaire ! — Las d’attrister des bêtes malades, et pour faire un métier contraire, je me jette à corps perdu dans le théâtre : me fussé-je mis une pierre au cou ! Je broche une comédie dans les mœurs du sérail ; auteur espagnol, je crois pouvoir y fronder Mahomet sans scrupule : à l’instant un envoyé… de je ne sais où se plaint que j’offense dans mes vers la Sublime Porte, la Perse, une partie de la presqu’île de l’Inde, toute l’Égypte, les royaumes de Barca, de Tripoli, de Tunis, d’Alger et de Maroc ; et voilà ma comédie flambée, pour plaire aux princes mahométans, dont pas un, je crois, ne sait lire, et qui nous meurtrissent l’omoplate, en nous disant : Chiens de chrétiens !
— Ne pouvant avilir l’esprit, on se venge en le maltraitant. — Mes joues creusaient, mon terme était échu : je voyais de loin arriver l’affreux recors, la plume fichée dans sa perruque ; en frémissant je m’évertue. Il s’élève une question sur la nature des richesses ; et comme il n’est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner, n’ayant pas un sou, j’écris sur la valeur de l’argent, et sur son produit net : aussitôt je vois, du fond d’un fiacre, baisser pour moi le pont d’un château-fort, à l’entrée duquel je laissai l’espérance et la liberté. (Il se lève.) Que je voudrais bien tenir un de ces puissants de quatre jours, si légers sur le mal qu’ils ordonnent, quand une bonne disgrâce a cuvé son orgueil ! Je lui dirais… que les sottises imprimées n’ont d’importance qu’aux lieux où l’on en gêne le cours ; que, sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur ; et qu’il n’y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits.
(Il se rassied.) Las de nourrir un obscur pensionnaire, on me met un jour dans la rue ; et comme il faut dîner, quoiqu’on ne soit plus en prison, je taille encore ma plume, et demande à chacun de quoi il est question : on me dit que, pendant ma retraite économique, il s’est établi dans Madrid un système de liberté sur la vente des productions, qui s’étend même à celles de la presse ; et que, pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l’autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l’Opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l’inspection de deux ou trois censeurs. Pour profiter de cette douce liberté, j’annonce un écrit périodique, et, croyant n’aller sur les brisées d’aucun autre, je le nomme Journal inutile. Pou-ou ! je vois s’élever contre moi mille pauvres diables à la feuille : on me supprime, et me voilà derechef sans emploi !
— Le désespoir m’allait saisir ; on pense à moi pour une place, mais par malheur j’y étais propre : il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l’obtint. Il ne me restait plus qu’à voler ; je me fais banquier de pharaon : alors, bonnes gens ! je soupe en ville, et les personnes dites comme il faut m’ouvrent poliment leur maison, en retenant pour elles les trois quarts du profit. J’aurais bien pu me remonter ; je commençais même à comprendre que, pour gagner du bien, le savoir-faire vaut mieux que le savoir. Mais comme chacun pillait autour de moi, en exigeant que je fusse honnête, il fallut bien périr encore. Pour le coup je quittais le monde, et vingt brasses d’eau m’en allaient séparer lorsqu’un dieu bienfaisant m’appelle à mon premier état. Je reprends ma trousse et mon cuir anglais ; puis, laissant la fumée aux sots qui s’en nourrissent, et la honte au milieu du chemin, comme trop lourde à un piéton, je vais rasant de ville en ville, et je vis enfin sans souci. Un grand seigneur passe à Séville ; il me reconnaît, je le marie ; et pour prix d’avoir eu par mes soins son épouse, il veut intercepter la mienne !
Intrigue, orage à ce sujet. Prêt à tomber dans un abîme, au moment d’épouser ma mère, mes parents m’arrivent à la file. (Il se lève en s’échauffant.) On se débat : C’est vous, c’est lui, c’est moi, c’est toi ; non, ce n’est pas nous : eh ! mais, qui donc ? (Il retombe assis.) Ô bizarre suite d’événements ! Comment cela m’est-il arrivé ? Pourquoi ces choses et non pas d’autres ? Qui les a fixées sur ma tête ? Forcé de parcourir la route où je suis entré sans le savoir, comme j’en sortirai sans le vouloir, je l’ai jonchée d’autant de fleurs que ma gaieté me l’a permis ; encore je dis ma gaieté, sans savoir si elle est à moi plus que le reste, ni même quel est ce moi dont je m’occupe : un assemblage informe de parties inconnues ; puis un chétif être imbécile, un petit animal folâtre, un jeune homme ardent au plaisir, ayant tous les goûts pour jouir, faisant tous les métiers pour vivre, maître ici, valet là, selon qu’il plaît à la fortune ; ambitieux par vanité, laborieux par nécessité, mais paresseux… avec délices ! orateur selon le danger, poète par délassement ; musicien par occasion, amoureux par folles bouffées, j’ai tout vu, tout fait, tout usé. Puis l’illusion s’est détruite, et, trop désabusé… Désabusé !… Suzon, Suzon, Suzon ! que tu me donnes de tourments !… J’entends marcher… on vient. Voici l’instant de la crise.
(Il se retire près de la première coulisse à sa droite.)

Scène IV - FIGARO, LA COMTESSE avec les habits de Suzon, SUZANNE avec ceux de la Comtesse, MARCELINE.
Suzanne, bas à la Comtesse : Oui, Marceline m’a dit que Figaro y serait.
Marceline : Il y est aussi ; baisse la voix.
Suzanne : Ainsi l’un nous écoute, et l’autre va venir me chercher ; commençons.
Marceline : Pour n’en pas perdre un mot, je vais me cacher dans le pavillon.
(Elle entre dans le pavillon où est entrée Fanchette.)

Scène V - FIGARO, LA COMTESSE, SUZANNE.
Suzanne, haut : Madame tremble ! est-ce qu’elle aurait froid ?
La Comtesse, haut : La soirée est humide, je vais me retirer.
Suzanne, haut : Si madame n’avait pas besoin de moi, je prendrais l’air un moment, sous ces arbres.
La Comtesse, haut : C’est le serein que tu prendras.
Suzanne, haut : J’y suis toute faite.
Figaro, à part : Ah ! oui, le serein !
(Suzanne se retire près de la coulisse, du côté opposé à Figaro :) Scène VI - FIGARO, CHÉRUBIN, LE COMTE, LA COMTESSE, SUZANNE : (Figaro et Suzanne, retirés de chaque côté sur le devant.)
Chérubin, en habit d’officier, arrive en chantant gaiement la reprise de l’air de la romance : La, la, la, etc.
J’avais une marraine, Que toujours adorai.
La Comtesse, à part : Le petit page !
Chérubin s’arrête : On se promène ici ; gagnons vite mon asile, où la petite Fanchette… C’est une femme !
La Comtesse écoute : Ah, grands dieux !
Chérubin se baisse en regardant de loin : Me trompé-je ? à cette coiffure en plumes qui se dessine au loin dans le crépuscule, il me semble que c’est Suzon.
La Comtesse, à part - Si le comte arrivait !… (Le Comte paraît dans le fond.)
Chérubin s’approche et prend la main de la comtesse, qui se défend : Oui, c’est la charmante fille qu’on nomme Suzanne ! Eh ! pourrais-je m’y méprendre à la douceur de cette main, à ce petit tremblement qui l’a saisie, surtout au battement de mon cœur !
(Il veut y appuyer le dos de la main de la Comtesse ; elle la retire.)
La Comtesse, bas : Allez-vous-en.
Chérubin : Si la compassion t’avait conduite exprès dans cet endroit du parc, où je suis caché depuis tantôt !
La Comtesse : Figaro va venir.
Le Comte, s’avançant, dit à part : N’est-ce pas Suzanne que j’aperçois ?
Chérubin, à la Comtesse : Je ne crains point du tout Figaro, car ce n’est pas lui que tu attends.
La Comtesse : Qui donc ?
Le Comte, à part : Elle est avec quelqu’un.
Chérubin : C’est monseigneur, friponne, qui t’a demandé ce rendez-vous ce matin, quand j’étais derrière le fauteuil.
Le Comte, à part, avec fureur : C’est encore le page infernal !
Figaro, à part : On dit qu’il ne faut pas écouter !
Suzanne, à part : Petit bavard !
La Comtesse, au page : Obligez-moi de vous retirer.
Chérubin : Ce ne sera pas au moins sans avoir reçu le prix de mon obéissance.
La Comtesse, effrayée : Vous prétendez… Chérubin, avec feu : D’abord vingt baisers pour ton compte, et puis cent pour ta belle maîtresse.
La Comtesse : Vous oseriez ?
Chérubin : Oh ! que oui, j’oserai ! Tu prends sa place auprès de monseigneur, moi celle du comte auprès de toi : le plus attrapé, c’est Figaro.
Figaro, à part : Ce brigandeau !
Suzanne, à part : Hardi comme un page.
(Chérubin veut embrasser la comtesse ; le comte se met entre deux et reçoit le baiser.)
La Comtesse, se retirant : Ah ! ciel !
Figaro, à part, entendant le baiser : J’épousais une jolie mignonne !
(Il écoute.)
Chérubin, tâtant les habits du Comte : (À part.) C’est monseigneur !
(Il s’enfuit dans le pavillon où sont entrées Fanchette et Marceline.)
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Le théâtre est obscur.
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Dans le pavillon à gauche, a-t-il dit : C’est celui-ci.
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S’il allait ne pas venir à présent !
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— Pour qui, mademoiselle ?
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— Eh bien, monsieur, c’est pour quelqu’un.
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— Oh !
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nous savons.
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— Et quand ça serait ?
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il me le rendra peut-être.
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(Elle voit Figaro qui vient l’examiner ; elle fait un cri.)
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Ah !… (Elle s’enfuit, et elle entre dans le pavillon à sa gauche.)
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Figaro, d’abord seul : C’est Fanchette !
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Basile : Ceux que tu as pressés d’y venir.
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Figaro : Quelle heure est-il bien à peu près ?
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Antonio regarde en l’air : La lune devrait être levée.
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Bartholo : Eh !
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quels noirs apprêts fais-tu donc ?
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Il a l’air d’un conspirateur !
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Brid’oison : Cè-ertainement.
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Basile, se rappelant la journée : Ah !
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vraiment, je sais ce que c’est.
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Brid’oison, à Figaro : Nou-ous reviendrons.
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Figaro : Je m’en souviens.
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Bartholo : Qu’ils ont quinze et bisque sur nous par leur état.
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Figaro : Sans leur industrie, que vous oubliez.
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Bartholo : Fort bien.
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Figaro : Et que j’ai nom de Verte-Allure, du chef honoré de ma mère.
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Bartholo : Il a le diable au corps.
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Brid’oison : I-il l’a.
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Basile, à part : Le comte et sa Suzanne se sont arrangés sans moi ?
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Je ne suis pas fâché de l’algarade.
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Grippe-Soleil s’en va en criant et pleurant : A, a, o, oh !
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Damné brutal !
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(Ils sortent.)
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femme !
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femme !
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Qu’avez-vous fait pour tant de biens ?
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(Il s’assied sur un banc.)
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Est-il rien de plus bizarre que ma destinée !
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— Ne pouvant avilir l’esprit, on se venge en le maltraitant.
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(Il se lève.)
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(Il se rassied.)
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Pou-ou !
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Intrigue, orage à ce sujet.
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(Il se lève en s’échauffant.)
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mais, qui donc ?
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(Il retombe assis.)
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Ô bizarre suite d’événements !
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Comment cela m’est-il arrivé ?
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Pourquoi ces choses et non pas d’autres ?
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Qui les a fixées sur ma tête ?
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que tu me donnes de tourments !… J’entends marcher… on vient.
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Voici l’instant de la crise.
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(Il se retire près de la première coulisse à sa droite.)
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Marceline : Il y est aussi ; baisse la voix.
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(Elle entre dans le pavillon où est entrée Fanchette.)
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Scène V - FIGARO, LA COMTESSE, SUZANNE.
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Suzanne, haut : Madame tremble !
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est-ce qu’elle aurait froid ?
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La Comtesse, haut : La soirée est humide, je vais me retirer.
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La Comtesse, haut : C’est le serein que tu prendras.
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Suzanne, haut : J’y suis toute faite.
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Figaro, à part : Ah !
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oui, le serein !
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J’avais une marraine, Que toujours adorai.
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La Comtesse, à part : Le petit page !
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La Comtesse écoute : Ah, grands dieux !
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Chérubin se baisse en regardant de loin : Me trompé-je ?
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Eh !
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(Il veut y appuyer le dos de la main de la Comtesse ; elle la retire.)
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La Comtesse, bas : Allez-vous-en.
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La Comtesse : Figaro va venir.
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La Comtesse : Qui donc ?
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Le Comte, à part : Elle est avec quelqu’un.
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Le Comte, à part, avec fureur : C’est encore le page infernal !
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Figaro, à part : On dit qu’il ne faut pas écouter !
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Suzanne, à part : Petit bavard !
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La Comtesse, au page : Obligez-moi de vous retirer.
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La Comtesse : Vous oseriez ?
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Chérubin : Oh !
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que oui, j’oserai !
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Figaro, à part : Ce brigandeau !
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Suzanne, à part : Hardi comme un page.
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La Comtesse, se retirant : Ah !
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ciel !
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(Il écoute.)
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Chérubin, tâtant les habits du Comte : (À part.)
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C’est monseigneur !
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ACTE CINQUIÈME
Le théâtre représente une salle de marronniers, dans un parc ; deux pavillons, kiosques, ou temples de jardins, sont à droite et à gauche ; le fond est une clairière ornée, un siége de gazon sur le devant. Le théâtre est obscur.

Scène I - FANCHETTE, seule, tenant d’une main deux biscuits et une orange, et de l’autre une lanterne de papier, allumée.
Dans le pavillon à gauche, a-t-il dit : C’est celui-ci. S’il allait ne pas venir à présent ! mon petit rôle… Ces vilaines gens de l’office qui ne voulaient pas seulement me donner une orange et deux biscuits ! — Pour qui, mademoiselle ? — Eh bien, monsieur, c’est pour quelqu’un. — Oh ! nous savons. — Et quand ça serait ? Parce que monseigneur ne veut pas le voir, faut-il qu’il meure de faim ? — Tout ça pourtant m’a coûté un fier baiser sur la joue !… Que sait-on ? il me le rendra peut-être. (Elle voit Figaro qui vient l’examiner ; elle fait un cri.) Ah !…
(Elle s’enfuit, et elle entre dans le pavillon à sa gauche.)

Scène II - FIGARO, un grand manteau sur les épaules, un large chapeau rabattu ; BASILE, ANTONIO, BARTHOLO, BRID’OISON, GRIPPE-SOLEIL ; troupe de valets et de travailleurs.
Figaro, d’abord seul : C’est Fanchette ! (Il parcourt des yeux les autres à mesure qu’ils arrivent, et dit d’un ton farouche :) Bonjour, messieurs, bonsoir ; êtes-vous tous ici ?
Basile : Ceux que tu as pressés d’y venir.
Figaro : Quelle heure est-il bien à peu près ?
Antonio regarde en l’air : La lune devrait être levée.
Bartholo : Eh ! quels noirs apprêts fais-tu donc ? Il a l’air d’un conspirateur !
Figaro, s’agitant : N’est-ce pas pour une noce, je vous prie, que vous êtes rassemblés au château ?
Brid’oison : Cè-ertainement.
Antonio : Nous allions là-bas, dans le parc, attendre un signal pour ta fête.
Figaro : Vous n’irez pas plus loin, messieurs ; c’est ici, sous ces marronniers, que nous devons tous célébrer l’honnête fiancée que j’épouse, et le loyal seigneur qui se l’est destinée.
Basile, se rappelant la journée : Ah ! vraiment, je sais ce que c’est. Retirons-nous, si vous m’en croyez : il est question d’un rendez-vous ; je vous conterai cela près d’ici.
Brid’oison, à Figaro : Nou-ous reviendrons.
Figaro : Quand vous m’entendrez appeler, ne manquez pas d’accourir tous, et dites du mal de Figaro, s’il ne vous fait voir une belle chose.
Bartholo : Souviens-toi qu’un homme sage ne se fait point d’affaire avec les grands.
Figaro : Je m’en souviens.
Bartholo : Qu’ils ont quinze et bisque sur nous par leur état.
Figaro : Sans leur industrie, que vous oubliez. Mais souvenez-vous aussi que l’homme qu’on sait timide est dans la dépendance de tous les fripons.
Bartholo : Fort bien.
Figaro : Et que j’ai nom de Verte-Allure, du chef honoré de ma mère.
Bartholo : Il a le diable au corps.
Brid’oison : I-il l’a.
Basile, à part : Le comte et sa Suzanne se sont arrangés sans moi ? Je ne suis pas fâché de l’algarade.
Figaro, aux valets : Pour vous autres, coquins, à qui j’ai donné l’ordre, illuminez-moi ces entours ; ou, par la mort que je voudrais tenir aux dents, si j’en saisis un par le bras…
(Il secoue le bras de Grippe-Soleil.)
Grippe-Soleil s’en va en criant et pleurant : A, a, o, oh ! Damné brutal !
Basile, en s’en allant : Le ciel vous tienne en joie, monsieur du marié !
(Ils sortent.)

Scène III - FIGARO, seul, se promenant dans l’obscurité, dit du ton le plus sombre :
Ô femme ! femme ! femme ! créature faible et décevante !… nul animal créé ne peut manquer à son instinct : le tien est-il donc de tromper ?… Après m’avoir obstinément refusé quand je l’en pressais devant sa maîtresse ; à l’instant qu’elle me donne sa parole ; au milieu même de la cérémonie… Il riait en lisant, le perfide ! et moi, comme un benêt… Non, monsieur le comte, vous ne l’aurez pas… vous ne l’aurez pas. Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie !… noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier ! Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus : du reste, homme assez ordinaire ! tandis que moi, morbleu, perdu dans la foule obscure, il m’a fallu déployer plus de science et de calculs pour subsister seulement, qu’on n’en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes ; et vous voulez jouter !…
On vient… c’est elle… ce n’est personne. — La nuit est noire en diable, et me voilà faisant le sot métier de mari, quoique je ne le sois qu’à moitié ! (Il s’assied sur un banc.) Est-il rien de plus bizarre que ma destinée ! Fils de je ne sais pas qui ; volé par des bandits ; élevé dans leurs mœurs, je m’en dégoûte et veux courir une carrière honnête ; et partout je suis repoussé ! J’apprends la chimie, la pharmacie, la chirurgie ; et tout le crédit d’un grand seigneur peut à peine me mettre à la main une lancette vétérinaire ! — Las d’attrister des bêtes malades, et pour faire un métier contraire, je me jette à corps perdu dans le théâtre : me fussé-je mis une pierre au cou ! Je broche une comédie dans les mœurs du sérail ; auteur espagnol, je crois pouvoir y fronder Mahomet sans scrupule : à l’instant un envoyé… de je ne sais où se plaint que j’offense dans mes vers la Sublime Porte, la Perse, une partie de la presqu’île de l’Inde, toute l’Égypte, les royaumes de Barca, de Tripoli, de Tunis, d’Alger et de Maroc ; et voilà ma comédie flambée, pour plaire aux princes mahométans, dont pas un, je crois, ne sait lire, et qui nous meurtrissent l’omoplate, en nous disant : Chiens de chrétiens !
— Ne pouvant avilir l’esprit, on se venge en le maltraitant. — Mes joues creusaient, mon terme était échu : je voyais de loin arriver l’affreux recors, la plume fichée dans sa perruque ; en frémissant je m’évertue. Il s’élève une question sur la nature des richesses ; et comme il n’est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner, n’ayant pas un sou, j’écris sur la valeur de l’argent, et sur son produit net : aussitôt je vois, du fond d’un fiacre, baisser pour moi le pont d’un château-fort, à l’entrée duquel je laissai l’espérance et la liberté. (Il se lève.) Que je voudrais bien tenir un de ces puissants de quatre jours, si légers sur le mal qu’ils ordonnent, quand une bonne disgrâce a cuvé son orgueil ! Je lui dirais… que les sottises imprimées n’ont d’importance qu’aux lieux où l’on en gêne le cours ; que, sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur ; et qu’il n’y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits.
(Il se rassied.) Las de nourrir un obscur pensionnaire, on me met un jour dans la rue ; et comme il faut dîner, quoiqu’on ne soit plus en prison, je taille encore ma plume, et demande à chacun de quoi il est question : on me dit que, pendant ma retraite économique, il s’est établi dans Madrid un système de liberté sur la vente des productions, qui s’étend même à celles de la presse ; et que, pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l’autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l’Opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l’inspection de deux ou trois censeurs. Pour profiter de cette douce liberté, j’annonce un écrit périodique, et, croyant n’aller sur les brisées d’aucun autre, je le nomme Journal inutile. Pou-ou ! je vois s’élever contre moi mille pauvres diables à la feuille : on me supprime, et me voilà derechef sans emploi !
— Le désespoir m’allait saisir ; on pense à moi pour une place, mais par malheur j’y étais propre : il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l’obtint. Il ne me restait plus qu’à voler ; je me fais banquier de pharaon : alors, bonnes gens ! je soupe en ville, et les personnes dites comme il faut m’ouvrent poliment leur maison, en retenant pour elles les trois quarts du profit. J’aurais bien pu me remonter ; je commençais même à comprendre que, pour gagner du bien, le savoir-faire vaut mieux que le savoir. Mais comme chacun pillait autour de moi, en exigeant que je fusse honnête, il fallut bien périr encore. Pour le coup je quittais le monde, et vingt brasses d’eau m’en allaient séparer lorsqu’un dieu bienfaisant m’appelle à mon premier état. Je reprends ma trousse et mon cuir anglais ; puis, laissant la fumée aux sots qui s’en nourrissent, et la honte au milieu du chemin, comme trop lourde à un piéton, je vais rasant de ville en ville, et je vis enfin sans souci. Un grand seigneur passe à Séville ; il me reconnaît, je le marie ; et pour prix d’avoir eu par mes soins son épouse, il veut intercepter la mienne !
Intrigue, orage à ce sujet. Prêt à tomber dans un abîme, au moment d’épouser ma mère, mes parents m’arrivent à la file. (Il se lève en s’échauffant.) On se débat : C’est vous, c’est lui, c’est moi, c’est toi ; non, ce n’est pas nous : eh ! mais, qui donc ? (Il retombe assis.) Ô bizarre suite d’événements ! Comment cela m’est-il arrivé ? Pourquoi ces choses et non pas d’autres ? Qui les a fixées sur ma tête ? Forcé de parcourir la route où je suis entré sans le savoir, comme j’en sortirai sans le vouloir, je l’ai jonchée d’autant de fleurs que ma gaieté me l’a permis ; encore je dis ma gaieté, sans savoir si elle est à moi plus que le reste, ni même quel est ce moi dont je m’occupe : un assemblage informe de parties inconnues ; puis un chétif être imbécile, un petit animal folâtre, un jeune homme ardent au plaisir, ayant tous les goûts pour jouir, faisant tous les métiers pour vivre, maître ici, valet là, selon qu’il plaît à la fortune ; ambitieux par vanité, laborieux par nécessité, mais paresseux… avec délices ! orateur selon le danger, poète par délassement ; musicien par occasion, amoureux par folles bouffées, j’ai tout vu, tout fait, tout usé. Puis l’illusion s’est détruite, et, trop désabusé… Désabusé !… Suzon, Suzon, Suzon ! que tu me donnes de tourments !… J’entends marcher… on vient. Voici l’instant de la crise.
(Il se retire près de la première coulisse à sa droite.)

Scène IV - FIGARO, LA COMTESSE avec les habits de Suzon, SUZANNE avec ceux de la Comtesse, MARCELINE.
Suzanne, bas à la Comtesse : Oui, Marceline m’a dit que Figaro y serait.
Marceline : Il y est aussi ; baisse la voix.
Suzanne : Ainsi l’un nous écoute, et l’autre va venir me chercher ; commençons.
Marceline : Pour n’en pas perdre un mot, je vais me cacher dans le pavillon.
(Elle entre dans le pavillon où est entrée Fanchette.)

Scène V - FIGARO, LA COMTESSE, SUZANNE.
Suzanne, haut : Madame tremble ! est-ce qu’elle aurait froid ?
La Comtesse, haut : La soirée est humide, je vais me retirer.
Suzanne, haut : Si madame n’avait pas besoin de moi, je prendrais l’air un moment, sous ces arbres.
La Comtesse, haut : C’est le serein que tu prendras.
Suzanne, haut : J’y suis toute faite.
Figaro, à part : Ah ! oui, le serein !
(Suzanne se retire près de la coulisse, du côté opposé à Figaro :)

Scène VI - FIGARO, CHÉRUBIN, LE COMTE, LA COMTESSE, SUZANNE :
(Figaro et Suzanne, retirés de chaque côté sur le devant.)
Chérubin, en habit d’officier, arrive en chantant gaiement la reprise de l’air de la romance : La, la, la, etc.
J’avais une marraine, Que toujours adorai.
La Comtesse, à part : Le petit page !
Chérubin s’arrête : On se promène ici ; gagnons vite mon asile, où la petite Fanchette… C’est une femme !
La Comtesse écoute : Ah, grands dieux !
Chérubin se baisse en regardant de loin : Me trompé-je ? à cette coiffure en plumes qui se dessine au loin dans le crépuscule, il me semble que c’est Suzon.
La Comtesse, à part - Si le comte arrivait !…
(Le Comte paraît dans le fond.)
Chérubin s’approche et prend la main de la comtesse, qui se défend : Oui, c’est la charmante fille qu’on nomme Suzanne ! Eh ! pourrais-je m’y méprendre à la douceur de cette main, à ce petit tremblement qui l’a saisie, surtout au battement de mon cœur !
(Il veut y appuyer le dos de la main de la Comtesse ; elle la retire.)
La Comtesse, bas : Allez-vous-en.
Chérubin : Si la compassion t’avait conduite exprès dans cet endroit du parc, où je suis caché depuis tantôt !
La Comtesse : Figaro va venir.
Le Comte, s’avançant, dit à part : N’est-ce pas Suzanne que j’aperçois ?
Chérubin, à la Comtesse : Je ne crains point du tout Figaro, car ce n’est pas lui que tu attends.
La Comtesse : Qui donc ?
Le Comte, à part : Elle est avec quelqu’un.
Chérubin : C’est monseigneur, friponne, qui t’a demandé ce rendez-vous ce matin, quand j’étais derrière le fauteuil.
Le Comte, à part, avec fureur : C’est encore le page infernal !
Figaro, à part : On dit qu’il ne faut pas écouter !
Suzanne, à part : Petit bavard !
La Comtesse, au page : Obligez-moi de vous retirer.
Chérubin : Ce ne sera pas au moins sans avoir reçu le prix de mon obéissance.
La Comtesse, effrayée : Vous prétendez…
Chérubin, avec feu : D’abord vingt baisers pour ton compte, et puis cent pour ta belle maîtresse.
La Comtesse : Vous oseriez ?
Chérubin : Oh ! que oui, j’oserai ! Tu prends sa place auprès de monseigneur, moi celle du comte auprès de toi : le plus attrapé, c’est Figaro.
Figaro, à part : Ce brigandeau !
Suzanne, à part : Hardi comme un page.
(Chérubin veut embrasser la comtesse ; le comte se met entre deux et reçoit le baiser.)
La Comtesse, se retirant : Ah ! ciel !
Figaro, à part, entendant le baiser : J’épousais une jolie mignonne !
(Il écoute.)
Chérubin, tâtant les habits du Comte : (À part.) C’est monseigneur !
(Il s’enfuit dans le pavillon où sont entrées Fanchette et Marceline.)