AMOUR PROPRE ET ARGENT SALE - Jean Pierre MARTINEZ - SCÈNE 2.
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SCÈNE 2 Frédéric est en train de peindre, mais cette fois sans musique. Le téléphone sonne. Il décroche à regret.
Frédéric – Oui...? Le Crédit Solidaire ? Ah, oui, d’accord... . Si, si, nous avons bien un compte chez vous... . Et un crédit sur trente ans, en effet... Je comprends... Enfin non, je ne comprends pas... . Ça doit une erreur... Je sais, le Crédit Solidaire ne fait jamais d’erreur... .Non, non, bien sûr... D’accord, je vais en parler à ma femme, c’est elle qui s’occupe de... . Et elle vous rappelle, c’est ça... Merci... Joyeux Noël à vous aussi... .
Il soupire, l’air inquiet, et se remet à peindre. On sonne. Il va ouvrir, visiblement contrarié, et revient avec Carlos, une mallette dans une main et un sac en papier dans l’autre.
Frédéric – Décidément, on se quitte plus... Carlos – J’ai pris des chouquettes à la boulangerie d’en bas. Elles avaient l’air tellement bonnes. Je n’ai pas pu résister. (Lui tendant le paquet) Vous en voulez ?
Frédéric – Vous pensez vraiment pouvoir m’acheter avec des chouquettes ?
Carlos – Je ne suis pas là pour vous acheter, Frédéric. Je vous propose cinq millions, et il n’y a aucune contrepartie.
Frédéric prend le sac en papier et le pose sur la table à côté d’une cafetière.
Frédéric – Je suis supposé vous offrir un café en échange, j’imagine.
Carlos – En échange des cinq millions ? Je savais que Paris était une ville hors de prix, mais là... ce serait le café le plus cher que je n’ai jamais bu.
Frédéric – Bon, vous voulez un café, oui ou merde ?
Carlos – Ma foi, ce n’est pas de refus. C’est si gentiment proposé... Frédéric lui sert un café. Ils s’asseyent, prennent chacun une chouquette, et la mangent.
Frédéric – Merci pour les chouquettes... Carlos – Ça fait des années que je n’en avais pas mangées... Frédéric – On ne fait pas de chouquettes, au Mexique ?
Carlos mange une chouquette.
Carlos – C’est ma madeleine de Proust à moi... Il y a des tas de souvenirs qui remontent à la surface... Frédéric – Vous avez donc vécu en France... D’ailleurs vous parlez français mieux que moi. Qu’est-ce qui vous a amené au Mexique, vous aussi ?

Carlos – Je vous raconterai ma vie une autre fois... Pour l’instant, c’est de votre père dont il s’agit.
Frédéric – Je vous écoute... Carlos – J’ai besoin de connaître votre décision. Votre soeur, comme vous le savez, a décidé d’accepter l’héritage.
Frédéric – Et si moi je refuse ?
Carlos – La totalité lui reviendra.
Frédéric – Et elle se fout de savoir d’où vient cet argent ?
Carlos – Je lui ai fourni toutes les garanties nécessaires. Ainsi qu’à son notaire. Tout est parfaitement en règle avec le fisc français.
Frédéric – Si vous le dites... Mais ce n’est pas le sens de ma question. Que cet argent soit aujourd’hui légal, c’est une chose. Mais d’où vient-il ? Moi j’ai besoin de le savoir... Carlos – Votre sœur n’a pas autant de scrupules que vous.
Frédéric – Je préfère prendre ça pour un compliment... Carlos – Et votre beau-frère non plus... Frédéric – Il est marchand de biens... Vous connaissez assez le français pour savoir qu’un marchand de biens, ce n’est pas forcément un modèle de moralité. D’où vient cet argent ?
Carlos – Je vous l’ai dit, votre père possédait des bars.
Frédéric – Ne vous moquez pas de moi. On ne gagne pas dix millions sur vingt ans en vendant de la tequila à des Mexicains.
Carlos – Je serai franc avec vous... Les bars que possédait votre père employaient aussi... des hôtesses.
Frédéric – Des hôtesses ? Voyez-vous ça... Mon père tenait donc des bordels, et je suis le fils d’un proxénète.
Carlos – C’est un point de vue.
Frédéric – Ce n’est pas le vôtre ?
Carlos – C’est un peu comme pour la peinture, vous savez. Les choses paraissent toujours très simples quand on les voit de loin. Quand on en est plus proche, on se rend compte qu’elles sont plus complexes.
Frédéric – Merci pour cette petite leçon de perspective... Mais vous m’avez dit que mon père était en délicatesse avec la justice. J’imagine qu’au Mexique, on n’inquiète pas les gens pour une simple affaire de proxénétisme. Est-ce que par hasard, mon père n’aurait pas vendu autre chose que des femmes et de l’alcool, dans ses lupanars ?
Carlos – Il lui arrivait en effet de fournir à certains clients des substances moins licites... Frédéric – Donc il était aussi trafiquant de drogue.
Carlos – Je dirais plutôt détaillant. J’ai été honnête avec vous. Mais il est préférable que vous n’en sachiez pas plus.
Frédéric – Ah, parce qu’il y a autre chose ?
Carlos – Votre père n’était pas le salaud que vous pensez.
Frédéric – Vous venez me dire que c’était un proxénète et un dealer. Par simple curiosité, je pourrais savoir quelle est votre définition d’un salaud ?
Carlos – Ces bordels existaient déjà avant que Charles en prenne le contrôle. La prostitution est le plus vieux métier du monde. Et le trafic de drogue n’a pas non plus attendu votre père pour prospérer au Mexique. Il n’a rien inventé, vous savez... Frédéric – Je réitère ma question : il y a autre chose que je devrais savoir ?
Carlos – Votre père a eu des ennuis avec la justice, c’est vrai. Il a fait de la prison. Et il était sur le point d’y retourner quand il est mort dans cet accident d’avion.
Frédéric – Pour quel motif ?
Carlos – On l’a accusé de meurtre. Compte tenu de ses antécédents, il risquait la perpétuité... .
Frédéric – Une erreur judiciaire, je présume.
Carlos – Votre père n’a tué personne de sang -froid, je vous le promets.
Frédéric – Ça me rassure, en effet. Donc, il avait le sang chaud ?
Carlos – Tout ce que vous devez savoir, c’est que Charles s’était désengagé de toutes ses affaires au Mexique, et qu’il avait réinvesti son capital dans des appartements de luxe à Paris et à Londres. Toutes ses affaires sont maintenant entièrement légales. J’ai fait ce qu’il fallait pour ça.
Frédéric – Mais ça reste de l’argent sale.
Carlos – Le propre et le sale, vous savez... Il ne faut pas juger les gens trop vite.
Surtout pas ses parents. On croit les connaître mieux que personne, mais finalement (Il s’approche du chevalet et désigne la toile) on ne connaît d’eux que le visage qu’ils nous présentent. La partie émergée de leur iceberg intérieur... Frédéric – Je ne sais rien de mon père... Je ne me souviens même plus de son visage... Carlos – Raison de plus pour ne pas le condamner sur des apparences.
Frédéric – Mon seul luxe, c’est de pouvoir me regarder le matin dans la glace... Je ne veux pas y renoncer pour cinq millions d’euros.
Carlos – Personne ne peut vous contraindre à accepter cet héritage. Mais je pense que ce serait une erreur de votre part de le refuser. Une erreur que vous regretterez sans doute un jour ou l’autre... Frédéric – C’est une menace ?
Carlos – C’est un conseil d’ami. Si vous refusez votre part, la totalité ira à votre sœur. Voilà tout.
Frédéric – Et vous lui avez raconté tout ça ?
Carlos – Elle m’a clairement dit qu’elle préférait ne pas savoir.
Frédéric – Je vois... Carlos se lève pour partir.
Carlos – Je vous laisse encore réfléchir jusqu’à demain. Après, je dois repartir... Frédéric – Comme vous voudrez, mais après ce que vous venez de me dire, vous pensez vraiment que je vais changer d’avis ?
Carlos admire à nouveau le tableau.
Carlos – C’est vraiment très beau, ce que vous peignez... Frédéric – Merci... Carlos – Et ce visage me rappelle vaguement quelqu’un que j’ai connu... Frédéric – Ah oui...?
Carlos – Vous avez beaucoup de talent. Un artiste comme vous ne devrait se soucier que de son art. Je pense que c’est ce que votre père aurait voulu.
Frédéric – Il vous l’a dit ?
Carlos – Merci pour le café.
Carlos s’en va. Frédéric reste perplexe. Delphine arrive.
Frédéric – Alors, cette rentrée ?.
Delphine – La routine... Quarante élèves par classe... dont il faut apprendre les prénoms... qui ne sont pas tous faciles à prononcer. Quelques têtes nouvelles parmi les enseignants.... Des jeunes fraîchement diplômés qu’il faut veiller à ne pas décourager, alors que nous on a du mal à continuer d’y croire.

Frédéric – Tu ne fais pas un métier facile, je sais... Mais si même toi tu n’y crois plus... Delphine – J’y crois, Frédéric... Le jour où je n’y croirai vraiment plus, je ne pourrai pas continuer.
Frédéric – J’ai peur qu’un jour, ce soit en moi que tu ne crois plus... Delphine – Ça n’arrivera jamais, rassure-toi.
Frédéric – Finalement, je suis comme tous ces gamins aux noms imprononçables.
Moi aussi, j’ai besoin que quelqu’un croit en moi. Sans toi, j’aurais déjà baissé les bras... Rapide étreinte.
Delphine – Et toi, ta journée ?
Frédéric – Rien de spécial... Delphine – Bon... Frédéric – Ah si... Le Crédit Solidaire a téléphoné.
Delphine – Je sais... Ils m’ont appelé sur mon portable... Frédéric – Il y a un problème ?
Delphine – Ils n’ont pas pu prélever la mensualité de crédit ce mois-ci. On est à découvert.... Frédéric – Et on n’est que le 20 du mois... Delphine – Oui... Le 20 décembre... Mais comme tu refuses obstinément de croire au Père Noël... Frédéric – Si seulement je pouvais vendre une toile. Une seule... Delphine – Je vais reprendre quelques cours particuliers.
Frédéric – Je pourrais en donner, moi aussi.
Delphine – Des cours de peinture ?
Frédéric – Ben oui, pas des cours de math... Delphine – Et tu penses vraiment que tu trouverais des élèves ?
Frédéric – Je peux mettre des annonces à la boulangerie.
Delphine – Oui... Mais tu aurais moins de temps pour peindre... Frédéric – Je me débrouillerai.
Un temps.
Delphine – J’ai croisé l’avocat, en arrivant.

Frédéric – Oui.
Delphine – Et ?
Frédéric – Rien. Il m’a apporté des chouquettes. Il en reste, tu en veux ? Elles sont très bonnes... Delphine – Tu ne crois pas que ça pourrait résoudre tous nos problèmes.
Frédéric – J’ai eu une discussion avec lui. Il m’a raconté comment mon père avait fait fortune.
Delphine – Comment ?
Frédéric – Son argent vient de la drogue et de la prostitution. Mon père a fait de la prison, et s’il n’était pas mort dans cet accident d’avion, il aurait pris perpète. Pour meurtre... Delphine – D’accord... Frédéric – Je sens qu’il y a un mais... Delphine – Mais après tout, ce qui est fait, est fait. Imagine que tu as gagné au loto !.
Si tu avais gagné au loto, tu prendrais l’argent ?.
Frédéric – Bien sûr.
Delphine – Et alors ?
Frédéric – L’argent du loto ne vient pas de la drogue et de la prostitution.
Delphine – Pour la plupart des malheureux de ce pays, le loto est une drogue.
L’argent du loto, il vient de tous les smicards qui laissent une partie de leur salaire chaque mois à la Française des Jeux en espérant faire fortune. Et qui se ruinent un peu plus chaque jour,. en prenant cet argent pour jouer au lieu de remplir le frigo familial ou de payer la cantine de l’école !. Tu crois que c’est mieux ? C’est cet argent sale que quelques heureux gagnants empochent chaque semaine. Dans quel monde tu vis, Frédéric ?
Frédéric – Tu as l’air d’en connaître un rayon sur la Française des Jeux. Pourtant tu ne joues pas au loto... Delphine – Qu’est-ce que tu en sais ?
Frédéric – Tu joues au loto ?
Delphine – Ça m’arrive.
Frédéric – Tu ne me l’as jamais dit.
Delphine – Eh bien tu vois, finalement, moi aussi j’ai ma part de mystère.
Frédéric – Je suis désolé.
Delphine – Désolé de quoi ?

Frédéric – Que ma femme en soit réduite à jouer au loto dans l’espoir de payer le crédit de l’appartement.
Delphine – C’est sur toi que j’ai misé, Frédéric.
Frédéric – Et tu as perdu.
Delphine – Non. J’ai gagné. Je sais que tu as du talent.
Frédéric – Il reste à en convaincre les autres.
Delphine – On y arrivera. Mais pour ça il faut que tu puisses continuer à peindre. Pas que tu perdes ton temps à donner des cours de dessins à des ados ou des retraités.
Frédéric – Je ne peux pas faire ça.
Delphine – Quoi ?
Frédéric – Prendre cet argent.
Delphine – Où va aller cet argent si tu ne le prends pas ?
Frédéric – À ma sœur... Mais elle ne le prendra pas.
Delphine – Tu crois ?
Frédéric – Quand elle saura d’où vient vraiment ce fric, elle refusera l’héritage.
Comme moi.
Delphine – Tu veux parier ?
Frédéric – Qu’est-ce que je pourrais bien avoir à te donner si je perds ce pari ?
Delphine – Je ne sais pas... Cinq millions ?
Noir
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Le téléphone sonne.
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Il décroche à regret.
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Frédéric – Oui...?
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Le Crédit Solidaire ?
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Ah, oui, d’accord... .
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Si, si, nous avons bien un compte chez vous... .
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Il soupire, l’air inquiet, et se remet à peindre.
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On sonne.
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Elles avaient l’air tellement bonnes.
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Je n’ai pas pu résister.
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(Lui tendant le paquet) Vous en voulez ?
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Carlos – Je ne suis pas là pour vous acheter, Frédéric.
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Je vous propose cinq millions, et il n’y a aucune contrepartie.
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Carlos – En échange des cinq millions ?
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Frédéric – Bon, vous voulez un café, oui ou merde ?
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Carlos – Ma foi, ce n’est pas de refus.
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C’est si gentiment proposé... Frédéric lui sert un café.
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Ils s’asseyent, prennent chacun une chouquette, et la mangent.
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Carlos mange une chouquette.
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Qu’est-ce qui vous a amené au Mexique, vous aussi ?
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Votre soeur, comme vous le savez, a décidé d’accepter l’héritage.
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Frédéric – Et si moi je refuse ?
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Carlos – La totalité lui reviendra.
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Frédéric – Et elle se fout de savoir d’où vient cet argent ?
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Carlos – Je lui ai fourni toutes les garanties nécessaires.
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Ainsi qu’à son notaire.
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Tout est parfaitement en règle avec le fisc français.
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Que cet argent soit aujourd’hui légal, c’est une chose.
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Mais d’où vient-il ?
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D’où vient cet argent ?
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Carlos – Je vous l’ai dit, votre père possédait des bars.
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Frédéric – Ne vous moquez pas de moi.
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Frédéric – Des hôtesses ?
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Carlos – C’est un point de vue.
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Frédéric – Ce n’est pas le vôtre ?
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Carlos – C’est un peu comme pour la peinture, vous savez.
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Les choses paraissent toujours très simples quand on les voit de loin.
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Carlos – Je dirais plutôt détaillant.
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J’ai été honnête avec vous.
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Mais il est préférable que vous n’en sachiez pas plus.
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Frédéric – Ah, parce qu’il y a autre chose ?
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Carlos – Votre père n’était pas le salaud que vous pensez.
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La prostitution est le plus vieux métier du monde.
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Carlos – Votre père a eu des ennuis avec la justice, c’est vrai.
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Il a fait de la prison.
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Frédéric – Pour quel motif ?
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Carlos – On l’a accusé de meurtre.
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Compte tenu de ses antécédents, il risquait la perpétuité... .
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Frédéric – Une erreur judiciaire, je présume.
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Frédéric – Ça me rassure, en effet.
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Donc, il avait le sang chaud ?
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Toutes ses affaires sont maintenant entièrement légales.
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J’ai fait ce qu’il fallait pour ça.
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Frédéric – Mais ça reste de l’argent sale.
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Surtout pas ses parents.
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Carlos – Personne ne peut vous contraindre à accepter cet héritage.
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Mais je pense que ce serait une erreur de votre part de le refuser.
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Carlos – C’est un conseil d’ami.
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Si vous refusez votre part, la totalité ira à votre sœur.
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Voilà tout.
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Frédéric – Et vous lui avez raconté tout ça ?
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Frédéric – Je vois... Carlos se lève pour partir.
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Carlos – Je vous laisse encore réfléchir jusqu’à demain.
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Carlos admire à nouveau le tableau.
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Carlos – Vous avez beaucoup de talent.
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Un artiste comme vous ne devrait se soucier que de son art.
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Je pense que c’est ce que votre père aurait voulu.
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Frédéric – Il vous l’a dit ?
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Carlos – Merci pour le café.
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Carlos s’en va. Frédéric reste perplexe.
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Delphine arrive.
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Frédéric – Alors, cette rentrée ?.
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Le jour où je n’y croirai vraiment plus, je ne pourrai pas continuer.
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Moi aussi, j’ai besoin que quelqu’un croit en moi.
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Sans toi, j’aurais déjà baissé les bras... Rapide étreinte.
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Delphine – Et toi, ta journée ?
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Le Crédit Solidaire a téléphoné.
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Une seule... Delphine – Je vais reprendre quelques cours particuliers.
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Frédéric – Je pourrais en donner, moi aussi.
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Delphine – Des cours de peinture ?
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Frédéric – Je peux mettre des annonces à la boulangerie.
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Un temps.
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Delphine – J’ai croisé l’avocat, en arrivant.
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Frédéric – Oui.
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Delphine – Et ?
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Frédéric – Rien.
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Il m’a apporté des chouquettes.
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Il en reste, tu en veux ?
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Frédéric – J’ai eu une discussion avec lui.
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Il m’a raconté comment mon père avait fait fortune.
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Delphine – Comment ?
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Frédéric – Son argent vient de la drogue et de la prostitution.
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Imagine que tu as gagné au loto !.
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Si tu avais gagné au loto, tu prendrais l’argent ?.
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Frédéric – Bien sûr.
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Delphine – Et alors ?
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Et qui se ruinent un peu plus chaque jour,.
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Tu crois que c’est mieux ?
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Dans quel monde tu vis, Frédéric ?
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Frédéric – Tu joues au loto ?
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Delphine – Ça m’arrive.
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Frédéric – Tu ne me l’as jamais dit.
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Frédéric – Je suis désolé.
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Delphine – Désolé de quoi ?
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Delphine – C’est sur toi que j’ai misé, Frédéric.
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Frédéric – Et tu as perdu.
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Delphine – Non.
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J’ai gagné.
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Je sais que tu as du talent.
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Frédéric – Il reste à en convaincre les autres.
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Delphine – On y arrivera.
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Mais pour ça il faut que tu puisses continuer à peindre.
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Frédéric – Je ne peux pas faire ça.
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Delphine – Quoi ?
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Frédéric – Prendre cet argent.
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Delphine – Où va aller cet argent si tu ne le prends pas ?
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Frédéric – À ma sœur... Mais elle ne le prendra pas.
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Delphine – Tu crois ?
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Comme moi.
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Delphine – Tu veux parier ?
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Delphine – Je ne sais pas... Cinq millions ?
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Noir
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SCÈNE 2
Frédéric est en train de peindre, mais cette fois sans musique. Le téléphone sonne. Il décroche à regret.
Frédéric – Oui...? Le Crédit Solidaire ? Ah, oui, d’accord... . Si, si, nous avons bien un compte chez vous... . Et un crédit sur trente ans, en effet... Je comprends... Enfin non, je ne comprends pas... . Ça doit une erreur... Je sais, le Crédit Solidaire ne fait jamais d’erreur... .Non, non, bien sûr... D’accord, je vais en parler à ma femme, c’est elle qui s’occupe de... . Et elle vous rappelle, c’est ça... Merci... Joyeux Noël à vous aussi... .
Il soupire, l’air inquiet, et se remet à peindre. On sonne. Il va ouvrir, visiblement
contrarié, et revient avec Carlos, une mallette dans une main et un sac en papier
dans l’autre.
Frédéric – Décidément, on se quitte plus...
Carlos – J’ai pris des chouquettes à la boulangerie d’en bas. Elles avaient l’air
tellement bonnes. Je n’ai pas pu résister. (Lui tendant le paquet) Vous en voulez ?
Frédéric – Vous pensez vraiment pouvoir m’acheter avec des chouquettes ?
Carlos – Je ne suis pas là pour vous acheter, Frédéric. Je vous propose cinq millions,
et il n’y a aucune contrepartie.
Frédéric prend le sac en papier et le pose sur la table à côté d’une cafetière.
Frédéric – Je suis supposé vous offrir un café en échange, j’imagine.
Carlos – En échange des cinq millions ? Je savais que Paris était une ville hors de
prix, mais là... ce serait le café le plus cher que je n’ai jamais bu.
Frédéric – Bon, vous voulez un café, oui ou merde ?
Carlos – Ma foi, ce n’est pas de refus. C’est si gentiment proposé...
Frédéric lui sert un café. Ils s’asseyent, prennent chacun une chouquette, et la
mangent.
Frédéric – Merci pour les chouquettes...
Carlos – Ça fait des années que je n’en avais pas mangées...
Frédéric – On ne fait pas de chouquettes, au Mexique ?
Carlos mange une chouquette.
Carlos – C’est ma madeleine de Proust à moi... Il y a des tas de souvenirs qui
remontent à la surface...
Frédéric – Vous avez donc vécu en France... D’ailleurs vous parlez français mieux
que moi. Qu’est-ce qui vous a amené au Mexique, vous aussi ?

Carlos – Je vous raconterai ma vie une autre fois... Pour l’instant, c’est de votre père dont il s’agit.
Frédéric – Je vous écoute...
Carlos – J’ai besoin de connaître votre décision. Votre soeur, comme vous le savez, a décidé d’accepter l’héritage.
Frédéric – Et si moi je refuse ?
Carlos – La totalité lui reviendra.
Frédéric – Et elle se fout de savoir d’où vient cet argent ?
Carlos – Je lui ai fourni toutes les garanties nécessaires. Ainsi qu’à son notaire. Tout est parfaitement en règle avec le fisc français.
Frédéric – Si vous le dites... Mais ce n’est pas le sens de ma question. Que cet argent soit aujourd’hui légal, c’est une chose. Mais d’où vient-il ? Moi j’ai besoin de le savoir...
Carlos – Votre sœur n’a pas autant de scrupules que vous.
Frédéric – Je préfère prendre ça pour un compliment...
Carlos – Et votre beau-frère non plus...
Frédéric – Il est marchand de biens... Vous connaissez assez le français pour savoir qu’un marchand de biens, ce n’est pas forcément un modèle de moralité. D’où vient cet argent ?
Carlos – Je vous l’ai dit, votre père possédait des bars.
Frédéric – Ne vous moquez pas de moi. On ne gagne pas dix millions sur vingt ans
en vendant de la tequila à des Mexicains.
Carlos – Je serai franc avec vous... Les bars que possédait votre père employaient
aussi... des hôtesses.
Frédéric – Des hôtesses ? Voyez-vous ça... Mon père tenait donc des bordels, et je
suis le fils d’un proxénète.
Carlos – C’est un point de vue.
Frédéric – Ce n’est pas le vôtre ?
Carlos – C’est un peu comme pour la peinture, vous savez. Les choses paraissent
toujours très simples quand on les voit de loin. Quand on en est plus proche, on se
rend compte qu’elles sont plus complexes.
Frédéric – Merci pour cette petite leçon de perspective... Mais vous m’avez dit que
mon père était en délicatesse avec la justice. J’imagine qu’au Mexique, on n’inquiète pas les gens pour une simple affaire de proxénétisme. Est-ce que par hasard, mon père n’aurait pas vendu autre chose que des femmes et de l’alcool, dans ses lupanars ?
Carlos – Il lui arrivait en effet de fournir à certains clients des substances moins
licites...
Frédéric – Donc il était aussi trafiquant de drogue.
Carlos – Je dirais plutôt détaillant. J’ai été honnête avec vous. Mais il est préférable
que vous n’en sachiez pas plus.
Frédéric – Ah, parce qu’il y a autre chose ?
Carlos – Votre père n’était pas le salaud que vous pensez.
Frédéric – Vous venez me dire que c’était un proxénète et un dealer. Par simple
curiosité, je pourrais savoir quelle est votre définition d’un salaud ?
Carlos – Ces bordels existaient déjà avant que Charles en prenne le contrôle. La
prostitution est le plus vieux métier du monde. Et le trafic de drogue n’a pas non plus attendu votre père pour prospérer au Mexique. Il n’a rien inventé, vous savez...
Frédéric – Je réitère ma question : il y a autre chose que je devrais savoir ?
Carlos – Votre père a eu des ennuis avec la justice, c’est vrai. Il a fait de la prison. Et il était sur le point d’y retourner quand il est mort dans cet accident d’avion.
Frédéric – Pour quel motif ?
Carlos – On l’a accusé de meurtre. Compte tenu de ses antécédents, il risquait la
perpétuité... .
Frédéric – Une erreur judiciaire, je présume.
Carlos – Votre père n’a tué personne de sang -froid, je vous le promets.
Frédéric – Ça me rassure, en effet. Donc, il avait le sang chaud ?
Carlos – Tout ce que vous devez savoir, c’est que Charles s’était désengagé de toutes ses affaires au Mexique, et qu’il avait réinvesti son capital dans des appartements de luxe à Paris et à Londres. Toutes ses affaires sont maintenant entièrement légales. J’ai fait ce qu’il fallait pour ça.
Frédéric – Mais ça reste de l’argent sale.
Carlos – Le propre et le sale, vous savez... Il ne faut pas juger les gens trop vite.
Surtout pas ses parents. On croit les connaître mieux que personne, mais finalement
(Il s’approche du chevalet et désigne la toile) on ne connaît d’eux que le visage qu’ils nous présentent. La partie émergée de leur iceberg intérieur...

Frédéric – Je ne sais rien de mon père... Je ne me souviens même plus de son
visage...
Carlos – Raison de plus pour ne pas le condamner sur des apparences.
Frédéric – Mon seul luxe, c’est de pouvoir me regarder le matin dans la glace... Je ne veux pas y renoncer pour cinq millions d’euros.
Carlos – Personne ne peut vous contraindre à accepter cet héritage. Mais je pense
que ce serait une erreur de votre part de le refuser. Une erreur que vous regretterez
sans doute un jour ou l’autre...
Frédéric – C’est une menace ?
Carlos – C’est un conseil d’ami. Si vous refusez votre part, la totalité ira à votre
sœur. Voilà tout.
Frédéric – Et vous lui avez raconté tout ça ?
Carlos – Elle m’a clairement dit qu’elle préférait ne pas savoir.
Frédéric – Je vois...
Carlos se lève pour partir.
Carlos – Je vous laisse encore réfléchir jusqu’à demain. Après, je dois repartir...
Frédéric – Comme vous voudrez, mais après ce que vous venez de me dire, vous
pensez vraiment que je vais changer d’avis ?
Carlos admire à nouveau le tableau.
Carlos – C’est vraiment très beau, ce que vous peignez...
Frédéric – Merci...
Carlos – Et ce visage me rappelle vaguement quelqu’un que j’ai connu...
Frédéric – Ah oui...?
Carlos – Vous avez beaucoup de talent. Un artiste comme vous ne devrait se soucier que de son art. Je pense que c’est ce que votre père aurait voulu.
Frédéric – Il vous l’a dit ?
Carlos – Merci pour le café.
Carlos s’en va. Frédéric reste perplexe. Delphine arrive.
Frédéric – Alors, cette rentrée ?.
Delphine – La routine... Quarante élèves par classe... dont il faut apprendre les
prénoms... qui ne sont pas tous faciles à prononcer. Quelques têtes nouvelles parmi
les enseignants.... Des jeunes fraîchement diplômés qu’il faut veiller à ne pas
décourager, alors que nous on a du mal à continuer d’y croire.

Frédéric – Tu ne fais pas un métier facile, je sais... Mais si même toi tu n’y crois
plus...
Delphine – J’y crois, Frédéric... Le jour où je n’y croirai vraiment plus, je ne pourrai
pas continuer.
Frédéric – J’ai peur qu’un jour, ce soit en moi que tu ne crois plus...
Delphine – Ça n’arrivera jamais, rassure-toi.
Frédéric – Finalement, je suis comme tous ces gamins aux noms imprononçables.
Moi aussi, j’ai besoin que quelqu’un croit en moi. Sans toi, j’aurais déjà baissé les
bras...
Rapide étreinte.
Delphine – Et toi, ta journée ?
Frédéric – Rien de spécial...
Delphine – Bon...
Frédéric – Ah si... Le Crédit Solidaire a téléphoné.
Delphine – Je sais... Ils m’ont appelé sur mon portable...
Frédéric – Il y a un problème ?
Delphine – Ils n’ont pas pu prélever la mensualité de crédit ce mois-ci. On est à
découvert....
Frédéric – Et on n’est que le 20 du mois...
Delphine – Oui... Le 20 décembre... Mais comme tu refuses obstinément de croire au Père Noël...
Frédéric – Si seulement je pouvais vendre une toile. Une seule...
Delphine – Je vais reprendre quelques cours particuliers.
Frédéric – Je pourrais en donner, moi aussi.
Delphine – Des cours de peinture ?
Frédéric – Ben oui, pas des cours de math...
Delphine – Et tu penses vraiment que tu trouverais des élèves ?
Frédéric – Je peux mettre des annonces à la boulangerie.
Delphine – Oui... Mais tu aurais moins de temps pour peindre...
Frédéric – Je me débrouillerai.
Un temps.
Delphine – J’ai croisé l’avocat, en arrivant.

Frédéric – Oui.
Delphine – Et ?
Frédéric – Rien. Il m’a apporté des chouquettes. Il en reste, tu en veux ? Elles sont
très bonnes...
Delphine – Tu ne crois pas que ça pourrait résoudre tous nos problèmes.
Frédéric – J’ai eu une discussion avec lui. Il m’a raconté comment mon père avait
fait fortune.
Delphine – Comment ?
Frédéric – Son argent vient de la drogue et de la prostitution. Mon père a fait de la
prison, et s’il n’était pas mort dans cet accident d’avion, il aurait pris perpète. Pour
meurtre...
Delphine – D’accord...
Frédéric – Je sens qu’il y a un mais...
Delphine – Mais après tout, ce qui est fait, est fait. Imagine que tu as gagné au loto !.
Si tu avais gagné au loto, tu prendrais l’argent ?.
Frédéric – Bien sûr.
Delphine – Et alors ?
Frédéric – L’argent du loto ne vient pas de la drogue et de la prostitution.
Delphine – Pour la plupart des malheureux de ce pays, le loto est une drogue.
L’argent du loto, il vient de tous les smicards qui laissent une partie de leur salaire
chaque mois à la Française des Jeux en espérant faire fortune. Et qui se ruinent un
peu plus chaque jour,. en prenant cet argent pour jouer au lieu de remplir le frigo
familial ou de payer la cantine de l’école !. Tu crois que c’est mieux ? C’est cet argent sale que quelques heureux gagnants empochent chaque semaine. Dans quel monde tu vis, Frédéric ?
Frédéric – Tu as l’air d’en connaître un rayon sur la Française des Jeux. Pourtant tu
ne joues pas au loto...
Delphine – Qu’est-ce que tu en sais ?
Frédéric – Tu joues au loto ?
Delphine – Ça m’arrive.
Frédéric – Tu ne me l’as jamais dit.
Delphine – Eh bien tu vois, finalement, moi aussi j’ai ma part de mystère.
Frédéric – Je suis désolé.
Delphine – Désolé de quoi ?

Frédéric – Que ma femme en soit réduite à jouer au loto dans l’espoir de payer le
crédit de l’appartement.
Delphine – C’est sur toi que j’ai misé, Frédéric.
Frédéric – Et tu as perdu.
Delphine – Non. J’ai gagné. Je sais que tu as du talent.
Frédéric – Il reste à en convaincre les autres.
Delphine – On y arrivera. Mais pour ça il faut que tu puisses continuer à peindre. Pas que tu perdes ton temps à donner des cours de dessins à des ados ou des retraités.
Frédéric – Je ne peux pas faire ça.
Delphine – Quoi ?
Frédéric – Prendre cet argent.
Delphine – Où va aller cet argent si tu ne le prends pas ?
Frédéric – À ma sœur... Mais elle ne le prendra pas.
Delphine – Tu crois ?
Frédéric – Quand elle saura d’où vient vraiment ce fric, elle refusera l’héritage.
Comme moi.
Delphine – Tu veux parier ?
Frédéric – Qu’est-ce que je pourrais bien avoir à te donner si je perds ce pari ?
Delphine – Je ne sais pas... Cinq millions ?
Noir